Pelures - Quelques mots de l'artiste
Par Dominique Ficot
2026
À l’occasion de discussions au sujet de mes productions artistiques, une remarque récurrente m’interrogeait. Mes interlocuteurs, c’était mon interprétation, mon ressenti, insistaient sur le fait que mes travaux tournaient autour de mes proches, de ma personne. Je le vivais comme si mon travail n’avait comme but, et comme envergure, que mon nombril, avec une focale fermée sur ma sphère privée. Tristesse.
Le questionnement se mit en route. Les méandres de mes pensées gouvernèrent cinq années de production. Je parle de méandres, mais le fil des réflexions n’allait pas de soi, et le lit final ne s’est déterminé que patiemment, aveugle aux futurs, à chaque pas, laissant quelques explorations s’éteindre en culs de sac.
Si je parlais de moi, toujours, il fallait que je retourne à moi ; je devais me mettre à nu, être nu. Essayer de me mettre en définition. Mais je savais déjà, grâce à d’anciennes expériences artistiques, que si ma peau contient mon corps, elle n’est qu’une interface entre mon être et le monde extérieur, qu’elle ne peut me définir entièrement.
Mise en scène Dominique Ficot
Vidéos Jean-Marc Lacaze et Soleïman Badat
Son Jako Maron
Exposition individuelle Pelures - Temps II, LERKA (Espace de recherche et de création en arts actuels), Saint-Denis, La Réunion, 2012.
Je m’adjoignais des prothèses. Remplies d’amours, remplies de mes proches, elles m’interdisent, elles m’accompagnent. Elles interrogent le mâle imbécile et violent qui nomme, le concurrent permanent mais vain, l’amoureux amoureux, le conquistador bienveillant inaudible. En actes, en traces, en partages. Autant d’îles éparses qui définissent un peu du tout.
Il était temps de repérer et de définir les trésors qui m’entourent. Cachés dans leurs écrins, ils suscitent les convoitises, il y a des voleurs, il y a des gardiens. Tous ensemble, ils se détachent de moi, ils m’observent ; mort et naissance, naissance ou mort.
Les dépouilles devenaient libres, elles s’envolent, posent aux murs, se déposent sur le sol. Elles se sont entichées d’autres vécus. Les peaux se sont mélangées, se sont métissées. Je couds, point par point, ces vêtements portés par d’autres, reliant mes histoires proches à d’autres, plus lointaines, inconnues.
Exposition individuelle Pelures - Temps III, LERKA (Espace de recherche et de création en arts actuels), Saint-Denis, La Réunion, 2012.
Après un don soyeux, connu, je voulais un festival étranger d’intimités vécues, cadeaux de peaux à peaux, une noria de féminités joyeuses. En écho, des pièces masculines gravées de broderies s’écrasent ou se dressent, faute de ne pas savoir partager leurs dessous. Moment fleuri, et doux ; intimités du monde.
Conquis par ces moments calmes, j’éprouvais le besoin de me rapprocher encore plus de la peau des autres. Je me fabrique des vêtements, du sous-vêtement à la veste, chaussures comprises, à partir de pièces ayant un vécu, ayant appartenu à d’autres personnes. Des vêtements métis naissent, et je les porte.
L’expérience était si belle qu’il fallait la partager. Je suis en route sur la création de vêtements collectifs.
Christian Jalma, un artiste compagnon de route, en visite dans mon atelier, tombe en arrêt sur une pièce que je venais de créer : une veste à partager à deux. Il a découvert un vêtement créole, un vêtement métis, l’objet à porter en étendard. En accord, il fera voyager la veste, là où la danse et la poésie le porteront.
Ensemble sans titre, 2012
Appliqués de lingeries féminines ayant été portées sur voilages, sur tissus et appliqués de vêtements ayant été portés, pliés sur eux-mêmes, avec broderies et appliqués de dentelles découpées, dimensions variables
Exposition individuelle Pelures - Temps IV, LERKA (Espace de recherche et de création en arts actuels), Saint-Denis, La Réunion, 2012.
Porter les habits des autres est une responsabilité : les peaux racontent des histoires. Porter les habits des autres est une volonté contingente : les habits collectifs obligent chacun à prendre soin des partenaires, à être attentif aux autres, au monde, parce qu’il est toujours proche.
Ce temps demande de l’action, une mise en scène, une performance. Après avoir revêtu les habits des autres, il ne me restait qu’à les habiter, à habiter l’universel.
Une maison dans l’univers : une arrivée, un état, un départ ? Ma maison ?
De nouveau dans mes murs, les mêmes questions. Faut-il que je reparte, nu ?
Parti de l’interrogation sur mon intimité, j’ai fait un chemin vers l’universel, que je me suis approprié, et dans lequel je me suis retrouvé finalement (?) face à moi, encore.
J’ai découvert une réflexion en forme de cercle, ou plutôt de vortex, inscrivant ces expériences dans ma démarche artistique future.
Captation vidéo, montage, post-production Soleïman Badat
Musique (live) Jako Maron
Nuit d’art de pleine lune, musée de Villèle, Saint-Paul, La Réunion
Photographie © Babou B’Jalah
Exposition individuelle Pelures - Temps V, LERKA (Espace de recherche et de création en arts actuels), Saint-Denis, La Réunion, 2012.
Mon intention première était de travailler et de produire une seule exposition présentant la réflexion artistique dans son ensemble. Ayant très vite compris que l’ampleur des dispositifs ne me permettrait pas de trouver à La Réunion un espace d’accueil satisfaisant, j’ai imaginé une alternative : l’exposition en six temps, à proximité immédiate de mon atelier, à LERKA.
Des compagnons artistes m’ont rejoint sur le chemin. Elle et ils ont partagé mes aventures et je les ai laissés libres à leur création en échos à mes attentes. Aude-Emmanuelle s’est emparée des mots ; Jako maron et Soleïman des musiques et sons ; Soleïman et Jean-Marc des images vivantes ; Christian de ma veste créole.
D’autres partenaires m’ont permis de réaliser ce cheminement : tous les « acteurs » ayant participé aux performances (ils sont très nombreux), Isabelle et Antoine, et les spectateurs.
Merci à eux.