Identity
Trace de la performance Cent titres, Étang-Salé les Bains, La Réunion, 2015.
Photographie © Jérôme Chéreau
Les lois de la désintégration
Récit
(…)
« KMVH est soucieuse, elle fronce les sourcils comme si elle ne comprenait pas quelque chose. Elle voit le réfugié, l’immigré, le métis, l’étranger, l’égaré, le cherchant, le rêveur, l’apeuré, le père de famille, le fils d’une mère et d’un père ; elle se voit. Elle pleure en donnant le sein à son enfant.
La langue dite « étrangère », la différence dite « raciale », l’autre dit « différent », l’exilé dit « déraciné », c’est une vieille ritournelle. KMVH a souvent interrogé ses professeurs sur ces concepts morts : « qu’est-ce que c’est l’identité ? », « qu’est-ce que c’est qu’être étrangère ? », « qui suis-je si partout je me sens étrangère ? », « qu’est-ce que c’est que s’intégrer dans une culture quand soi-même on est déraciné ? »…
Un professeur, un grand homme antique, lui dit : « Mais ! Tu es qui tu veux ! »
Un autre, un petit garçon très vieux : « Pourquoi ne pas te désintégrer au lieu de t’intégrer ? »
KMVH, peu sûre de saisir, demanda : « Pouvez-vous préciser ? »
Les professeurs, joyeusement, répondirent : « Non ! »
KMVH, décontenancée, observe, discrète, anxieuse, silencieuse. Elle scrute les visages, les cœurs, les prophètes et les déserts. Comment les gens se parlent-ils ? Pourquoi ne se comprennent-ils pas malgré le fait qu’ils se parlent ?… Qu’est-ce qui passe ? Qu’est-ce qui se passe lorsque l’on transmet un savoir ou une culture ? Jusqu’où sommes-nous voués au quiproquo ? Dans quelle oasis pourrons-nous ressentir un peu de paix et de liberté, trouver un foyer ?…
« Citoyens du Monde », dites-vous ?
Doucement, elle répond : « Babel. »
Les humains sont des créatures qui participent à des espaces dont les sciences ne savent rien (Sloterdijk). KMVH charge ces espaces à la manière d’une clé sans cadenas qui demanderait des comptes à l’univers. Elle ne comprend pas quelque chose. En se déplaçant, que déplacera-t-elle avec elle ? Tendre son corps dans ces espaces, est-ce comme tendre la main ? Ou la couper, comme dans une partie folle de Docteur Maboule ? Perd-on un morceau de soi-même lorsque l’on se met en mouvement ? Qu’est-ce qu’un corps qui se partage pour résister ?
Qui tranchera le nœud gordien cette fois ? L’épée d’Alexandre ou celle de Damoclès ? Et pour quel nouvel empire à venir ?…
Enfin, un petit enfant marche, camaïeu de déserts sur fond de ciel bleu. Au sommet d’un volcan, pieds nus dans les scories, il bâtit un édifice.
Qu’est-ce donc ? Une tour ? Une maison ? Un pont ?
Que dis-je ?! C’est une péninsule !!! »
Cédric Mong-Hy
Extrait de Air conditioning (jouer avec les dragons), 2020
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