Le souffle

Le souffle, 2015
Extrait. Vidéo-performance, 8 min 32 s.

Images extraites de la vidéo


Vue de diplôme (DNAP), Galerie de l’École Supérieure d’Art de La Réunion, 2016.
Projection à l’échelle 1:1
Photographie © Reynald Alaguiry

« De par mon histoire personnelle, je ne possède pas un lieu où m’enraciner, je mets en place dans mon travail de vidéo-performance des espaces où le corps est prêt à changer de conduite et de direction.

Ici l’espace que j’ai choisi est le bord de mer, qui symbolise des zones de départ et d’arrivée des voyageurs de tous les océans. Nous voyons dans un paysage horizontal une forme verticale. Un personnage est debout, les deux pieds bien ancrés dans le sable. Cette forme verticale se courbe de plus en plus parce qu’elle est confrontée de face aux rafales du vent. Ainsi pendant une durée de quarante-sept minutes et trente-sept secondes le corps tente de maintenir son équilibre. 

Il existe une autre vidéo de cette performance, avec un angle légèrement différent, de 47 min 37 s, en 16/9.»

KMVH


Une identité de posture

« Nous pourrions dire, à la suite du philosophe Paul Virilio, que le sédentaire d’aujourd’hui est un migrant, un individu qui voyage sans cesse, de lieu d’accueil en lieu d’accueil. « Il est partout chez lui parce qu’il n’est nulle part là où il est, il est tout le temps en transit, connecté … » Son identité ne se définit plus par son lieu d’origine mais par ses espaces de passage, ses expériences du chemin, ses choix de carrefour. Et chez Matalana1 , si quête d’identité il y a, elle est davantage de l’ordre de la posture, du positionnement de l’individu et de son corps dans un espace de transitions. Il s’agit notamment de tester l’aptitude du corps et de l’esprit à se tenir debout, malgré les difficultés, dans une stature verticale hautement valorisée dans nos sociétés, symbole de fierté et de prise en main de soi.

Dans ses performances, l’artiste expérimente la posture verticale sous différentes formes. Matalana est sur la plage, de profil à l’océan. Le vent souffle et le corps debout résiste, comme pour conserver cette droiture essentielle dans un monde où l’humanité des migrants est sans cesse mise à mal. Le corps ploie mais reste debout, prêt à retrouver sa posture initiale. La verticalité est testée comme condition sine qua non pour pouvoir repartir, franchir la ligne d’horizon. Elle repose sur l’idée d’équilibre, celle d’un corps qui va rester en place, malgré le fait qu’il soit soumis à des forces hostiles. Sa propre force confrontée à l’impact du vent annule au final les contraintes. Sa posture verticale sera gagnée de haute lutte. Le corps de l’artiste devient le porteur d’une verticalité un peu mise à mal mais qui s’oppose au vide de l’espace, à l’horizontalité de l’infini horizon derrière lequel se jouent des drames. La position debout, ici et maintenant, conjure l’incertitude et l’inquiétante quiétude de la ligne qui sépare l’ici du lointain.

Dans sa performance mettant en jeu une échelle et un échafaudage, qu’elle grimpe et redescend à plusieurs reprises (Eh ki libre, 2015), Matalana continue de jouer sur cette verticalité de la posture et sur l’équilibre du corps, qui se maintient malgré les obstacles. D’une manière générale, l’artiste joue avec les équilibres précaires qui sont, par analogie, ceux des existences ballottées par leurs mouvements migratoires. Tant que la posture verticale peut être rétablie, malgré les aléas, tout va bien. Debout ou à l’envers, pendue par les pieds (Danse, 2013), l’artiste reste droite. Menacée par la chute d’un galet suspendu au plafond juste au-dessus de sa tête (Fragilité, 2013-2016), la performeuse ne bouge pas et conserve sa posture d’une raideur impeccable (bien que sa tête soit légèrement baissée en réaction au risque encouru). Son air impassible aussi. Le test du migrant, prêt à conquérir de nouvelles contrées, est réussi. Mais l’épuisement le guette. Est-ce cela, le drame du voyageur inlassable ? (…) »

Aude-Emmanuelle Hoareau
Extrait de Matalana : devenir soi dans les entre-deux, 2017
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  1. Matalana est le premier nom d’artiste de KMVH.