In lérd’fami
Corpus In lérd’fami, 2018
Acrylique sur toile.
« Stéphane Kenkle est un peintre portraitiste. Il travaille à partir de photographies glanées dans les albums photo de sa propre famille, comme à partir de celles de son écosystème social : ses ami·es, leurs familles, les personnes qui font partie de son histoire personnelle. S’il n’a pas de photographie, il demande aux personnes de poser pour lui. Se superpose ensuite un autre écosystème, celui de la végétation de La Réunion. L’artiste entrelace ainsi son amour des gens et du vivant non-humain.
Si la composition des portraits respecte des codes classiques de représentation, le style développé par Stéphane Kenkle est marqué d’une écriture personnelle et singulière. Les portraits sont de facture stylisée : les visages et les corps sont définis par de fines lignes noires. L’artiste va à l’essentiel de ses modèles. Il travaille ensuite des aplats de couleurs et les motifs qui structurent la composition. Les motifs sont autant présents dans les tissus des vêtements que dans l’arrière-plan de la scène. L’artiste raconte que lorsqu’il était enfant il était habillé de vêtements cousus par sa mère à partir de tissus multicolores et truffés de motifs. Dans ses peintures, les couleurs et les motifs nous donnent des indices quant à la personnalité du ou des modèles, ils témoignent aussi d’une relation affective, émotionnelle entre l’artiste et les personnes qu’il représente.
Alors qu’il est en résidence en 2018 au FRAC Réunion, Stéphane Kenkle travaille à une nouvelle série de peintures intitulée In lérd’fami (Un air de famille). La peinture intitulée La communion a été réalisé à partir d’une photographie de famille de l’artiste : le jour de sa grande communion. Nous le retrouvons ainsi enfant aux cotés de son parrain. Il tient dans sa main une tige fleurie d’un arum blanc. Stéphane Kenkle choisit de parler des rituels de nos existences, des personnes qui comptent et celles qu’on oublie au sein de nos cosmogonies personnelles. »
Julie Crenn, 2024
Notice de La Communion, collection du FRAC Réunion
« Cette nouvelle série de Stéphane Kenkle s’inspire de photographies de famille prises il y a entre 30 et 40 ans au Tampon. Les familles, captées dans les cours, devant la mairie ou l’église, ou dans l’un des seuls studios de la ville, se sont apprêtées avec soin pour prendre la pose. On s’investit car on investit. On ne fait pas de blague, l’imprévu s’invite mal, le mouvement qui déplace les lignes et affole l’émulsion argentique n’est pas envisageable. On se fait photographier avec solennité et avec une application qui frôle le sens du devoir.
Stéphane Kenkle pose sur ces poses familiales un regard à la fois vibrant et pudique qui libère le tremblement de l’intime tout en conservant à ses figures la raideur des clichés d’origine et l’impassibilité du rituel social. Tout le monde est donc debout et Stéphane Kenkle peint la pose, ce qui provoque un discret effet de citation photographique mais injecte surtout, dans le vestige du souvenir, un rythme, une gamme chromatique et des motifs qui n’appartiennent qu’à lui. Les vêtements recouvrent de leur pudeur et de leurs coloris vivaces des corps peu loquaces. Les motifs et les couleurs des vêtements disent l’envers de la pose.
Le peintre a la mémoire tactile et tisserande : dans des accords qui réverbèrent les années 70 et 80, il enveloppe les corps, peut-être meurtris, de vêtements sensibles.
Sous la bénédiction discrète mais persistante de fleurs ou de plantes endémiques de l’île de La Réunion, présentes sur chaque fond des grands formats présentés, les personnages nous regardent, comme toujours dans le travail de Stéphane Kenkle. Ce qui est précisément le contraire de ce qui se produit quand on pose chez le photographe où l’on se donne à voir, si possible sous son meilleur jour. Dans cette série, les pupilles ont envahi les iris étranges voire dérangeants qu’on a l’habitude de rencontrer dans les autres toiles de Stéphane Kenkle. Ces disques noirs sont des puits mystérieux et soyeux qui adoucissent la rencontre avec ces figures. Comme si l’artiste avait retenu son geste familier - iris monochromes et pupilles dilatées - pour laisser les membres de sa famille dans une sorte de flou qui nous permet de les approcher sans qu’ils nous aient convoqués. Les motifs et les tissus nous offrent la floraison d’êtres trop connus qui se dérobent enfin. La peinture bouge et transcende le cliché, elle nous livre le présent d’un rythme intime qu’on n’arrive pas à définir encore tout en percevant son éclat. »
Sarah Cherrière, Sous le cliché, 2018.