Jean-Marc Lacaze | L'étoffe du réel
Par Thomas Delamarre
2026
Pour certain·es, raconter leur parcours personnel jusqu’à l’entrée dans la vie adulte est assez rapide. Pour d’autres, au parcours de vie plus sinueux, cela prend plus de temps. Jean-Marc Lacaze est de ceux-ci. Peu après sa naissance en 1977 à Perpignan, sa famille suit un père militaire nommé successivement à plusieurs postes dans et hors de l’Hexagone : au Togo, en Picardie, en Polynésie, dans les Landes et enfin à La Réunion, que l’artiste découvre à l’âge de treize ans et où il vit aujourd’hui. Ces déplacements répétés entre l’Hexagone et des territoires marqués par l’ancien empire colonial français donnent à Jean-Marc Lacaze l’occasion de s’ouvrir à des réalités nationales complexes, des identités multiples. En Polynésie et à La Réunion notamment, il découvre des cultures insulaires bien éloignées des leçons enseignées traditionnellement par l’histoire de France. Son regard se décentre, et ce décentrement sera le terreau de sa pratique artistique à venir.
L’œuvre de Jean-Marc Lacaze est aujourd’hui profondément marquée par la question de l’identité, du territoire et de la socialité, à travers une confrontation engagée avec le réel. C’est la matière du monde qui l’entoure, sa réalité humaine, sociale et environnementale, qui le fait réagir et détermine les directions dans lesquelles s’engage son travail. Ses œuvres – photographies, sculptures, films, dessins –, le plus souvent teintées d’ironie, n’en sont pas moins empreintes de gravité, traduisant l’inquiétude de l’artiste face à l’évolution du monde et des sociétés : le morcellement des identités, le renforcement des barrières géographiques ou la précarisation grandissante. Cette inquiétude se traduit dans sa pratique par des manières de faire, des motifs et des matériaux que l’on retrouve d’une œuvre à l’autre.
Tenue d’apparat
Parmi ces gestes récurrents, le travail sur le tissu, et plus particulièrement le costume, a tenu une place importante et rassemble aujourd’hui un large corpus. Loin d’être un orfèvre de la couture, et peu soucieux de changer cet état de fait, Jean-Marc Lacaze conçoit plutôt le costume comme un assemblage : la superposition d’éléments disparates collectés. Les tissus choisis par l’artiste sont signifiants, ils véhiculent une appartenance sociale, un récit caché.
Gilets 1ère classe (2016) est pensée dans un contexte de crise migratoire dans l’océan Indien, largement masquée par l’autre crise migratoire qui sévit alors au même moment en Méditerranée et qui retient toute l’attention des médias. Dans cette œuvre, Jean-Marc Lacaze utilise ainsi des gilets de sauvetage provenant de compagnies aériennes, qu’il recouvre de tissus traditionnels présents sur les côtés de l’océan Indien : mkumi, chiromani ou sahari na subaya (Comores), salouva (Mayotte), kanga (Afrique de l’Est), lambahoany (Madagascar). De ces gilets, accessoires manufacturés produits en série, il fait des objets individualisés, à l’apparence choisie, gilets d’apparat couverts d’une seconde peau qui en détourne la portée symbolique. Gilets 1ère classe propose, en forme d’utopie ironique (et glaçante), d’arriver habillé·e en toute circonstance. L’œuvre est prolongée par la série photographique Voyageurs 1ère classe, réalisée avec les élèves du collège Jean-Lafosse de Saint-Louis, l’une des villes de La Réunion les plus marquées par la précarité et par l’immigration issue de l’archipel des Comores. Rejouant le modus operandi du portrait de studio tel que magnifié par les photographes maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé, les collégien·nes se voient proposer de choisir, en dialogue avec l’artiste, un gilet ainsi qu’un décor de tentures colorées. Dans ces images, la vivacité des motifs et des couleurs cohabite avec la mélancolie qui se lit dans les yeux des adolescent·es conscient·es de la gravité de la situation à laquelle il est fait référence.
Gilets : tissu, sifflet, LED d’urgence, sangle, plastique.
Avec le soutien de LERKA
L’intérêt de Jean-Marc Lacaze pour le costume s’exprime aussi dans son goût pour les carnavals, les célébrations collectives, les rituels religieux ou païens. Il y consacre notamment depuis 2016 un corpus d’œuvres qui rassemble costumes, films et photographies sous le titre Kartyé Karmon. Héritier d’une fête hindou, le Karmon de Saint-Louis est aussi appelé carnaval malbar. On appelle malbar la communauté réunionnaise d’origine indienne installée sur l’île majoritairement depuis la période de l’engagisme, une forme de travail sous contrat ayant remplacé l’esclavage dans les plantations de canne à sucre après l’abolition de celui-ci dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La fête du Karmon, relativement mal connue sur l’île, et ayant quasiment disparu, s’étale sur quinze jours à la période de Pâques, au cours desquels se rejouent, au travers de rituels dansés autour d’un foyer symbolique, un mât fleuri, les amours légendaires de Kama et Laadi. Dans la vidéo Larg lo Diab (2024), Jean-Marc Lacaze filme l’une de ces danses : les participants évoluent autour du foyer par courses circulaires accompagnées de contorsions. Leurs costumes exubérants sont des assemblages de tissus récupérés et recomposés, où les franges et les excroissances sont privilégiées pour exagérer l’effet des mouvements chaotiques des danseurs. Sur les images de la danse filmée au ralenti, chaque mouvement est scruté sur un fond sonore, celui des machines qui réceptionnent et broient la canne lors de la campagne sucrière dans une des dernières usines de La Réunion, rappel du contexte d’installation sur l’île de la communauté indienne. Jean-Marc Lacaze a tiré de son exploration du Karmon une série de portraits photographiques des participants costumés, intitulée Mardigra (2016-2025). Créés à partir d’uniformes de travail qui révèlent le tissu socio-économique dans lequel se déroule le Karmon, leurs costumes font preuve d’une grande exubérance de formes et de couleurs, magnifiés par l’ajout de matières diverses récupérées et par les emprunts symboliques à des figures mythologiques et à des icônes de la culture contemporaine. C’est à partir de cette série photographique que l’artiste en imagine une autre, Les Échappés du Karmon (2022), d’abord à La Réunion puis au Japon à Okinawa, et sur d’autres territoires qu’il traverse : dans cette série-ci, les personnages, dont les costumes ont cette fois été créés par l’artiste, ont outrepassé le cadre ritualisé du Karmon pour prendre pied dans d’autres espaces et d’autres temporalités. Là encore, le costume est un vecteur d’histoires, il est pensé pour dialoguer avec le contexte de sa présentation, avec son décor.
Tirages numériques (10 ex), dimensions variables.
Saint-Louis, La Réunion
Faire avec ce qui est là
L’une des caractéristiques de la pratique de Jean-Marc Lacaze, que l’on retrouve dans son approche du costume comme d’autres médiums, est de travailler avec ce qui s’offre à lui, autrement dit « de faire avec ce qui est déjà là », au propre (les matières, les outils) comme au figuré (les idées, les images). Privilégier le geste rapide, la spontanéité, repousser la trop grande technicité, le savoir-faire, la trop longue élaboration, dans un souci, toujours, de dialogue continu et à chaud avec le réel.
Ainsi de Colordrama (2013, en cours), série de dessins au crayon de couleur sur papier. Des images glanées sur internet sont couchées sur le papier dans un geste rapide, presque enfantin. Le choix des images fait se croiser des motifs liés à l’histoire de l’art et d’autres à l’actualité. On y trouve pêle-mêle des cadavres d’animaux, une centrale nucléaire, la décollation de saint Jean-Baptiste, des artefacts de guerre (fusils, tank), des détails de peintures de Courbet ou Gauguin, une hyène muselée ou un rhinocéros sans cornes. L’artiste fixe ainsi des images de l’actualité qu’il juge particulièrement signifiantes, afin de les conserver au même titre que certaines images devenues iconiques de l’histoire de l’art, en les extrayant nettement de leur contexte par l’utilisation du crayon de couleur et d’un mode d’exécution instantané, sans repentir.
On retrouve une dynamique similaire dans la série Mythomanies (2018-2020), un ensemble de dessins au feutre noir réunis dans un carnet. Jean-Marc Lacaze s’intéresse là à ce qui fonde les cultures et les sociétés : les mythes, les symboles, les grands personnages. Faire avec ce qui est là, encore une fois : plutôt que de créer de nouvelles images, Jean-Marc Lacaze réinterprète avec son propre trait des représentations et des symboliques existantes, reprises au feutre, à nouveau sans repentir, et organise la rencontre et le rapprochement entre cultures, sans distinction de temps ou d’espace. Et met en lumière par là même des universaux, ce qui relie plutôt que ce qui sépare : une recherche constante pour l’artiste au travers de sa pratique.
Faire avec ce qui est là : les matériaux, les paysages. En 2018, Jean-Marc Lacaze réalise la série photographique Homo Lacazus, qui consiste en la création de sculptures in situ en bord de mer : des cabanes construites en une journée, sans outils, avec des matériaux glanés sur place. Une photographie, prise en fin de journée, entre chien et loup, devient la trace de cette action. On retrouve ici, à travers un autre médium, le goût du geste rapide, modeste, précaire. La précarité des constructions sur ces plages de l’océan Indien fait écho à la précarité des vies des migrant·es qui viennent s’échouer sur ces côtes, ou d’autres côtes tout autour de la planète. En utilisant le bois déposé là par les flots, Jean-Marc Lacaze redonne en quelque sorte vie à ce qui s’échoue. La fragilité de ces cabanes, frêles esquisses, évoque aussi un geste d’enfant – trait qu’il cultive volontairement dans sa pratique. Homo Lacazus est à la fois une sculpture, un geste architectural, une performance, une photographie et une œuvre participative, certaines cabanes laissées là par l’artiste ayant été transformées par d’autres après lui.
Colordrama, depuis 2013
Série de 45 dessins, crayons de couleur sur papier.
Homo Lacazus, 2018
Série de photographies numériques, dimensions variables.
Le clochard céleste
Dans l’œuvre de Jean-Marc Lacaze, une figure revient régulièrement, sous des formes et des médiums variés : le chien errant. Figure paradoxale, pour l’artiste, de l’errance, de la liberté – le clochard céleste de la Beat Generation –, mais aussi de la précarité et de la dépendance au système, celui du monde humain. Il faut ici rappeler que les chiens errants représentent une population particulièrement nombreuse à La Réunion. Ces chiens métissés, issus de croisements aléatoires, les habitant·es les désignent néanmoins sous l’appellation Royal Bourbon, comme pour leur offrir le pedigree qui leur fait défaut, dans un clin d’œil au nom de l’île à l’époque de la monarchie française : île Bourbon.
Deux séries d’œuvres illustrent cet attachement de Jean-Marc Lacaze à la figure du chien. Dans Chien noir (2012), série de 18 dessins à l’encre de Chine sur papier, il brosse le portrait de chiens errants qu’il a préalablement photographiés à La Réunion et à Madagascar. Tout en nuances de noir et de gris, ces dessins ont la particularité d’avoir été réalisés tête en bas. Les coulures de l’encre, habituellement descendantes, semblent ici remonter vers le haut de la page, conférant à ces portraits une dimension fantomatique. Elles semblent dans le même temps figurer des fils de marionnette réglant la posture de l’animal. Les chiens, qui nous fixent de leurs orbites noires, semblent fragiles sur leurs pattes, moins menaçants qu’apeurés, figures spectrales au sein d’un système dont ils sont exclus. Si les dessins de la série Chien noir s’imposent par leurs sombres nuances, la palette de Familia Rex Bourbon (2014) explose de couleurs profondes. L’installation, composée de sculptures réalisées en bois, tissu imprimé et corde, met en scène un groupe de chiens, pendus individuellement. Inspiré par la chanson Strange Fruit de Billie Holiday, qui évoquait les corps pendus aux arbres des esclaves dans le sud des États-Unis, Jean-Marc Lacaze présente une allégorie qui passe à nouveau par le chien errant, figure du renégat, du pourchassé, mis au ban de la société et puni. À l’époque de l’esclavage à La Réunion, les chiens étaient utilisés à la fois pour pourchasser les marron·nes, les esclaves ayant pris la fuite pour retrouver la liberté sur les Hauts de l’île, et par les marron·nes elleux-mêmes, comme alarme à l’approche de leurs pourchasseurs. Paradoxalement, dans l’installation, les chiens sont habillés avec luxe, parés de tissus qui rappellent les tenues d’apparat de la monarchie. Les pendus ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Si tu traites les gens comme des chiens, tu es toi-même un chien, nous dit l’artiste. Ces chiens royaux ont-ils été pendus dans un soudain renversement de la violence de classe ?
La figure du chien est également au cœur du long-métrage documentaire Malavoune Tango (2022), tourné sur l’île de Mayotte, territoire français au sein de l’archipel indépendant des Comores. Le film suit la vie d’une communauté de jeunes sans-papiers réfugiés dans la forêt pour échapper aux autorités. La grande originalité du film, à la fois scénaristique et formelle, tient au fait qu’il est centré sur les chiens errants recueillis par ces jeunes gens. Jean-Marc Lacaze dresse un parallèle entre ces deux communautés solidaires qui vivent aux marges de la société, dans une errance identitaire résultant notamment de la complexité administrative engendrée par l’instauration du « visa Balladur » en 1995. Les jeunes gens créent de (faux) papiers pour leurs chiens, la fourrière mène des battues pour attraper les chiens, comme la police aux frontières traque les sans-papiers. L’identité de destin racontée dans le film entre chiens et humains rend d’autant plus éloquente la situation de ces jeunes gens en quête d’une vie meilleure.
Le format du long-métrage, nouveau chez Jean-Marc Lacaze, trouve naturellement sa place dans le corpus de l’artiste, dans un aller-retour subtil entre le réel et sa mise en forme (en récit) profondément personnelle, un point de vue toujours singulier sur les événements, les récits et les images qui façonnent nos imaginaires et nous relient.
16 dessins de 45 x 70 cm
2 dessins de 70 x 100 cm
Avec le soutien de LERKA
Aide à la création 2013, DAC de La Réunion
Œuvre réalisée dans le cadre d’une résidence en territoire scolaire au lycée Roland-Garros, avec le concours des élèves (classe de BTS Design de mode, textile et environnement), Le Tampon, 2013.
Avec le soutien de Lerka
Mayotte
Réalisation Jean-Marc Lacaze
Production Les films de la Caravane - En Quête Prod
Aide à la création DAC de La Réunion, 2017