Réflexions

Par Dominique Ficot

2026

Merde, 1993
Plateau de jeu : huile sur toile, 110 x 108 cm. 
11 pions « merdes-volcans » : ciment peint verni, diamètre 10 cm.
11 pions « figurines-coquillages » : modelage en terre crue et coquillage, gangue de résine armée chargée en pigments, dimensions variables. 
À MOI, années 90
Crayon papier, stylo feutre, encre sur 58 cartes photocopiées, environ 105 x 178 cm.

Chacune de mes œuvres possède sa singularité.

Parfois elle se présente dans une unicité formelle, parfois elle se présente sous forme de plusieurs éléments non sécables. Il existe aussi des installations : les éléments s’organisent entre eux.

Parfois, elle accepte ou propose une intervention, un choix, ou des choix, pour être offerte aux regards. Elle nécessite une participation, parfois ; pénétrable, parfois.

Lors d’une exposition, les œuvres présentes doivent discuter entre elles. Elles doivent discuter également avec le lieu (archiecture, histoire, actualité, contexte…). Cette configuration amène souvent à la création, et à la mise en place, d’autres œuvres.

Celles-ci sont des intercesseurs, des passeurs, des attracteurs, des accompagnateurs, des modeleurs ; elles ponctuent, parfois. Ces pièces, souvent plus anodines aux regards, possèdent, pour moi, une valeur non négligeable, elles parlent des liens ; sages ou plus sages, elles tissent, lors des expositions, l’espace.

Elles ne sont pas explicatives comme des cartels ou des références contextuelles écrites. Leur force est leur nécessité. On les oublie souvent, elles glissent nos regards, car elles n’attirent pas la lumière ; elles permettent à l’ensemble de faire lieu, expérience, vécu, maison, nœud. Elles ne sont pas des décorations, elles peuvent vivre seules, se livrent. J’attache autant d’attention à ces pièces qu’aux « stars ». Elles racontent autant.

Le filet, 2021
Image extraite de la vidéo. Vidéo, 3 min 9 s.
Performance Dominique Ficot
Réalisation et montage Clotilde Provansal
Filets, 2021
Image extraite de la vidéo. Vidéo, 4 min 56 s.
Performance Dominique Ficot
Réalisation, montage, post-production et musique Soleïman Badat.

D’autres pièces racontent le temps, la construction, le parcours, les cheminements. On ne présente pas souvent ces œuvres, parce qu’on veut voir la fin, les œuvres abouties. Les piétinements, les culs de sac, les sans issues, les taches, les « fautes », les errements, les légèretés, sont là, sorties déjà des terreaux ; elles valent, essentielles, pour leur humanité. Elles ont des amis chez les pièces qui s’altèrent, qui s’estompent, qui disparaîtront plus vite. Elles valent aussi. Les traces deviennent des œuvres. Des œuvres traces.

La finitude est une question.
Une recherche peut-elle être aboutie ?
Tu me connais si tu me reconnais, si mon œuvre rentre dans tes cadres.
Où sont les miens ?

Je ne me place, dans ces réflexions, que du côté de mon point de vue. C’est, peut-être, une des raisons pour lesquelles j’éprouve de grosses difficultés pour effectuer des choix.

Dans le cadre d’expositions collectives, mes œuvres s’adaptent, le plus souvent, aux autres, et aux commissaires. Je suis curieux de l’indépendance de mes œuvres par rapport à moi.

Parmi mes travaux, de nombreuses pièces dialoguent avec des compagnonnages artistiques. Elles existent par des nœuds, points de rencontre, tissages.
Beaucoup de mes œuvres ne sont pas complètes (terminées).

Il y a celles qui sont en cours de réalisation ; celles qui appartiennent à des séries en cours. Elles ne sont pas finies.

Il y en a beaucoup qui sont en attente de présentation. Elles ne peuvent pas être réalisées complètement, parce qu’elles sont trop volumineuses à stocker. Parce qu’elles sont trop chères à terminer, sans perspective d’exposition. Parce que la finition se déterminera en fonction du lieu de présentation. Quel est leur statut ?

Je souhaite que ces quelques réflexions aident à la compréhension de mon travail de recherche créative.

Février 2026


le temps

Parallèles, 2018
Peintures et charges en plâtre sur toile sur chassis, 25 x 25 cm.
Les corps, 2018
Peinture sur chemises entrecousues, environ 115 cm de largeur.
Les creusets, 2020
Peinture, plastique, diamètre 52 cm.

Forer. Fouiller dans des strates, découvrir, deviner, oublier, ne pas voir : le temps.

Les marqueurs recherchés viennent de ma construction du temps.
J’éprouve: étendre, attendre, étendre, attendre, étendre, attendre…
Éprouver et cueillir. Cumuls, répétitions, enroulements.

Expérience des temps parallèles, des autonomes, des navigants, des îles. Expérience du poids du temps sur les corps.

Découvrir des évidences pour les émergences, les rêves, l’Espace ; du sens ?

Recueillir des auréoles, des jaunissements, des craquelures, des bris, des casses, des effacements, des destructions, qui s’invitent là, hier, demain, aujourd’hui : le temps.

Février 2026


filets

Filet de tresses, 2023
Sculpture textile, tresses et nœuds de bandes de tissus, environ 210 x 100 cm.    

Un prétexte, un pré-texte, pour inventer et fournir une histoire : fiction à prendre dans le sérieux, les sérieux de ma vie
Fiction de mon corps allongé. Pas de ciel.
Coincé, serré, étranger parmi des étrangers. Je ne sais toujours pas ce que je fais là. Quel est mon être au monde ?

Seul
Les autres corps me fixent en place.
Ma place ? Fuites intimes, odeurs, sons
Partages ?
Pas de lumière ; je ne marche pas ; frictions, fictions.

Des bornes me cognent, pas de sensation de liberté ; je me vois pourtant, un peu ; et c’est déjà bien.

Pris, je voudrai m’échapper.
Je m’échappe.

Errances et pragmatisme du Marche Seul : pour vivre et agir, il me faut des partenaires. Ouverture de mon corps pour accueillir l’autre : mes jambes s’écartent, mes bras se lèvent et cherchent l’espace, ma tête est droite, je suis un homme, ou une femme. Le maillon primordial, en croix de Saint André, en Amazigh.

Pour cheminer avec moi : Ouvre ton corps !

Je ne cherche pas de nouvelles chaînes, je ne veux accepter que des nœuds : Temporaires, ou pas ; circonstanciés, ou pas ; choisis dans tous les cas.
Dans les nœuds, personne ne se fond, ne se confond ; les liens acceptés ne détruisent pas l’intégrité de chaque élément. Un rêve d’attaches qui se créent et doivent pouvoir disparaitre. Se multiplient. Se vivent.
Chaque nœud crée une expérience, un vécu. Maillons reliés : les filets sont nés.

L’exploration du monde peut commencer. Lecture. Être ensemble au monde.

Construire des filets pour attraper, cacher, souligner, empêcher, pêcher, relier, appartenir, comprendre…

Fuites, accrocs, déchirures, impostures, délitements ; ravaudages, rebonds, déploiements

Et quand le monde et l’univers n’est pas homme :

Que dire du choix ?
Recherche d’autres chemins de compagnonnage, autres partenaires, nouveaux nœuds :
je ne suis plus un humain ; je suis vivant ; je suis inerte ; mot, lettre, chiffre, nombre ; je n’ai pas de forme ; je suis esprit, rêve, univers… Avec les filets je re-lis et re-lie, lie, lis.

Dans les filets, je ne cherche pas de relation verticale, pas de relation horizontale, pas de centre. Les relations sont faites de rencontres, et les compagnonnages gouvernent le temps et l’espace.

Pas de limites prévues.

Février 2026

Filet de grille 1, 2021
Sculpture textile, nœuds de fils de laine et de bandes de tissus sur grillage plastique découpé, environ 135 x 100 cm.
Filets de fleurs, 2020
Ensemble de collages de découpes de journaux et revues collées sur toile de coton, 100 x 80 cm.  

Par où un monde apparaît
Inventions magiques, gisant en soi

Étonnés d’épreuves et d’expériences, pour essayer de se soutenir, appeler l’inattendu

Et même si le monde des hommes se cristallise sur sa tendance à tout interpréter et donc relier, il faudrait qu’il collectionne ces marelles à tiroirs, qui ont la grâce des rêves et des possibles.

Faut-il considérer les fantasmes comme des origines, ou, par défaut, l’origine de faire apparaître ? (de « faires » à paraître ?)
Reprendre et se déprendre de la dictature de la norme

Il y a de quoi faire.

Se distinguer, en somme, en donnant les modes d’emploi. On ouvrira l’œil !

On donnera nos mains !

Profession de foi
Vers une autre histoire, ou une petite ambition d’un pas de côté pour habiter la Planète, pour gérer la Terre, pour écrire différemment le Monde.
Je veux construire des filets et les poser. Des filets d’hommes et de femmes. Des filets symboliques pour recouvrir des symboles. Reprendre ou prendre le pouvoir de dire et de faire. Être plus déterminé et déterminant dans une démarche à la fois individuelle et/ou collective. Attraper la nature, les territoires, les sociétés, les pouvoirs, les concepts, les idées. Participer au contrôle de notre espace et de nos idées. Agir, et puis transmettre. Je voudrai que nous construisions des filets ensemble. Tous. Nous.

2014