Abel Techer

Par Pierre-Louis Rivière

Notice

2021

Envers, 2018

Huile sur papier toilé, 33 x 36 cm.

L’autoportrait est cette étrange manière de devenir autre.1

« Au côté d’une pratique qui aborde dessin, sculpture, photographie, vidéo et installation, Abel Techer montre principalement de la peinture, une peinture éblouissante par sa virtuosité et par l’imaginaire qu’elle porte.

La société créole est profondément baroque et dans cette perspective, la peinture d’Abel Techer s’inscrit naturellement dans cette culture de l’hétérogène, de l’extravagance et de la démesure.

Il n’est pas surprenant alors que le peintre trouve des résonances dans la peinture baroque occidentale lointaine qu’il découvre, cette peinture où l’identité continue d’être multiple, où par-delà la somptuosité de la peinture persiste l’incertitude de la réalité, du genre, qui donne aux images une étrangeté, un mystère irréductible.

L’aspect quasiment religieux des mises en scène dans lesquelles persiste pourtant le profane du quotidien, les références nombreuses à la peinture d’église (corps dans l’espace indéfini, les bleus célestes…) participent de la peinture intime d’une société créole traversée par le religieux, l’ambiguïté des croyances populaires, la porosité toujours possible des espaces, la métamorphose toujours possible des corps.

Il y a quelque chose de profondément troublant, de profondément touchant dans cette peinture où cohabitent le sublime de la transfiguration, le trivial du corps quotidien et des objets, le sacré et l’obscène, l’étrangeté queer (les « propriétés malléables du genre2  »), le réalisme et le fantastique, l’imaginaire du rêve.

Licorne, 2015

Huile sur toile et graphite, 170 x 230 cm.

Sans titre, 2020

Huile sur toile, 170 x 230 cm.

Portrait de l’artiste en jeune homme3

Les grandes peintures sont principalement des autoportraits où le corps nu de l’artiste est surpris dans les multiples possibilités qu’il expérimente. 

À l’intérieur même de la peinture, une facture quasi hyperréaliste — qui peint le modèle avec la même précision que les objets qui l’entourent, fragile bestiaire de porcelaines, ornements, bondyé4 qu’accumule le petit salon de l’enfance créole, celui de la mère — cohabite avec les touches larges et libres qui esquissent certaines parties du corps ou de l’espace de sa représentation. Une peinture somme toute qui a assimilé les manières anciennes, qu’elles viennent de la renaissance italienne, du baroque ou de la peinture romantique, et propose à la fois douceur et cruauté, grâce et crudité.

Abel Techer nous offre, au fil des toiles, le journal très contemporain de ses transformations (la figure centrale du corps résonne parfois avec les autoportraits torturés de Francis Bacon5 ), mais qui relie secrètement et plus sûrement sa peinture à une sensibilité profondément créole qui court de l’océan Indien à l’Amérique du Sud. On pense aux visions fabuleuses que nous fait découvrir le grand écrivain cubain José Lezama Lima dans l’assomption baroque de son étonnant Paradiso6 , roman dans lequel il convoque l’épique d’Ovide ou de Dante, mais aussi les registres burlesques, ou licencieux, toujours d’une sensualité luxuriante.

L’imaginaire qui surgit des œuvres d’Abel Techer nous emmène bien au-delà de la simple question contemporaine, directement lisible, du genre. Des liaisons souterraines ne cessent de relier sa peinture à de plus vastes contrées, irriguées par l’inconscient vivace des sociétés créoles. La succession des toiles compose alors une sorte de roman d’apprentissage au cours duquel le corps du peintre se modifie sans cesse, et, d’une toile à l’autre, s’approche, au sens biblique sinon magique du terme, d’une possible transfiguration. »

  1. Abel Techer in « Carte blanche à Abel Techer », Le Quotidien de l’art, no 1048, 2016.
  2. Trouble dans le genre, Judith Butler, Éditions La Découverte, 2005.
  3. A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce, 1916.
  4. Bondyé : figurines religieuses. Elles côtoient bibelots profanes et images populaires qui ornent les salons créoles.
  5. Étude pour un autoportrait, Francis Bacon, 1976.
  6. Paradiso, José Lezama Lima, 1966. Édition Points Seuil, 1999.