Charles Prime | Se fondre dans le paysage

Par Sandrine Wymann

2026

Se remémorant des vacances d’enfance passées au Brûlé, lieu-dit situé dans les hauts de la commune de Saint-Denis de La Réunion, Ambroise Vollard, célèbre marchand d’art et ami des plus grands peintres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, décrit le paysage qui l’a tant marqué : « Le Brûlé, c’est […] un fouillis de fougères, d’hortensias, de camélias arborescents, un entremêlement de toutes sortes de plantes […]. C’est une rivière aux mille méandres formant partout bassins et cascades. C’est, au coucher du soleil, un brouillard bleu tombant des hauteurs, ouate impalpable qui, en quelques instants, répand l’ombre, une ombre comme faite de ces gris argentés qui enchantent dans les toiles de Whistler1 . » Dans sa description, il témoigne de la place que tiennent la nature et la lumière de La Réunion chez celles et ceux qui sont né·es sur cette île de l’océan Indien. Elles restent imprimées dans leurs yeux, et pour Vollard, se consacrer à la peinture a peut-être été une façon de ne jamais s’en séparer.

Depuis qu’il a trouvé ses pinceaux, au cours de sa formation aux Beaux-Arts de Paris, Charles Prime retient lui aussi ses paysages par la peinture, un genre qui lui offre, dit-il, un cadre ouvert, « celui qui permet d’y mettre le plus d’éléments ». La Réunion, son île, est son sujet favori. À quelques exceptions près, elle lui fournit tout ce qui se retrouve dans ses tableaux : un décor de végétation foisonnante, des massifs montagneux, des couleurs intenses, auxquels il faut ajouter une bonne dose d’humour, un penchant pour la critique ironique, le goût du voyage et la valeur de l’amitié. Attaché à la figuration, il représente une nature intemporelle et c’est par la fantaisie du détail qu’il donne à ses paysages une dimension contemporaine et les ancre dans le présent.

Hugo & Naïa, 2023
Huile sur toile, 195 x 130 cm.
© Gwaël Desbont
Émeric, 2021
Huile sur toile, 195 x 130 cm.
© Jacques Kuyten

Pourquoi le paysage est-il beau ?

Avant d’être un paysage à peindre, la nature est pour Charles Prime un terrain, un milieu qu’il connaît bien puisqu’il le parcourt par la marche, sac au dos, chaussures aux pieds. Randonneur confirmé, il va à sa rencontre et cherche son contact en le traversant physiquement. Sur son île comme sur les terres de ses voyages, il lui consacre du temps, de la lenteur et de l’effort. Il s’intéresse aussi bien à ses sols qu’à sa végétation, à ses formes qu’à ses couleurs. Partout, la nature lui renvoie une image spectaculaire, parfois un peu démonstrative, mais surtout il la trouve belle, et la peint pour lui rendre hommage. Il en fait de très nombreux portraits, se saisit de ses innombrables silhouettes et s’aventure jusque dans ses détails, qui se présentent à chaque fois comme un nouvel espace à explorer du regard et du pinceau.

Dans le prologue de Promenadologie : se promener pour mieux voir, un ouvrage rassemblant une sélection de textes de Lucius Burckhardt, un étudiant ayant participé à un séminaire organisé par l’auteur en 1979 dans le village de Lugnez, au cœur du canton du Jura, témoigne de la relation que le sociologue établissait entre le·la marcheur·euse et son environnement : « on ne cherchait pas avec les dessins à rendre la beauté du paysage, mais à analyser pourquoi le paysage est beau » ; « Ce que nous avons devant les yeux, tout ce qui croît ou fourmille n’est pas encore un paysage, ce n’est que pierre, plante ou insecte et peut être appelé de noms scientifiques, minéralogiques ou zoologiques. Mais soudain tout s’intègre pour former le paysage. Le paysage naît bien sûr dans les yeux des marcheurs qui l’observent2  ». De même, l’objectif de Charles Prime n’est pas de restituer fidèlement dans ses peintures les paysages qu’il a traversés : ce qui compte avant tout est de confondre dans un tableau ce qu’il a vu et ce qu’il a ressenti. Alors seulement le paysage est beau.

Maladie tropicale, 2024
Acrylique et huile sur toile, 200 x 440 cm.
Photographies © Gwaël Desbont

Dans Maladie tropicale, une peinture monumentale de 2 mètres par 4,40 entièrement consacrée à la végétation, il en donne une vision panoramique tirée de photos prises avec son smartphone. Ici le paysage est passé au scanner de son outil et en subit les limites techniques, ce qui provoque une altération, un brouillage de l’image. C’est de cette déformation imposée qu’il se saisit pour obtenir une composition séquencée, déconcertante parce qu’elle est à la fois représentative et déconstruite. Au mur, il la présente sans marge de respiration, elle occupe toute la surface qui lui est attribuée et le·la regardeur·euse n’a pas d’autre possibilité que de se plonger dans la nature luxuriante et reformulée du tableau. Le paysage représenté, fidèle ou non à son modèle, est tiré d’une expérience qui l’a subjugué, et l’artiste cherche à transmettre à celui ou celle qui regarde la peinture le bouleversement qu’il a ressenti sur site.

À la photographie, qui n’est pas nécessairement pour lui une preuve du réel, même s’il reconnaît qu’elle est un support d’image indispensable à son processus de travail, Charles Prime préfère la peinture, à laquelle il attribue une valeur d’authenticité supérieure. Quand il peint, il s’aventure sur des terres intimes, il retrouve des souvenirs et des sensations qu’il prend le temps d’éprouver une seconde fois, au rythme de la réalisation de son ouvrage. Ce qu’il ressent quand il marche ou voyage se laisse difficilement représenter, et c’est en dépassant sa vision, en ajoutant au tableau ce qu’il aimerait voir ou ce qui manque, qu’il reconquiert au mieux l’intensité du moment remémoré. C’est un peu comme si le faux était infiniment plus sincère que le vrai. L’artiste se réfère à un sentiment d’honnêteté, qui justifie son besoin de combler les manques par l’imagination, mais toujours dans les limites d’une peinture réaliste.

Tily, 2023
Huile sur toile, 195 x 130 cm.
Photographie © Gwaël Desbont
Danielle, 2022
Huile sur toile, 195 x 130 cm.
Photographie © Jacques Kuyten
Chloé, 2024
Huile sur toile, 195 x 130 cm.
Photographie © Jean-Philippe Bouchiat

Chroniquer pour ne pas oublier

Quand il fait le récit de ses expéditions, Charles Prime rappelle qu’il part rarement seul, et c’est pourquoi ses tableaux sont très souvent habités. Il faut parfois chercher attentivement la figure humaine qui se perd dans le chaos des éléments, mais on la trouve presque toujours quelque part, si toutefois elle n’est pas le sujet principal du tableau. Il peut donner à ces figures le rôle de Badauds, de sujets de second plan, mais, il l’avoue, ils sont en réalité le centre de son tableau, la raison de sa peinture.

Le paysage et le personnage sont intimement liés dans la série Paysage-Portraits. Réalisés à l’échelle humaine, voire un peu plus grands, ces tableaux confrontent les regardeur·euses de plain-pied avec le sujet : un personnage immergé dans un paysage naturel, auquel l’artiste associe la plupart du temps un prénom, le rendant ainsi plus familier. On est loin de la posture du personnage romantique qui contemple la grandeur du cosmos. Ici, l’un ne domine pas l’autre, l’homme et le paysage se confondent presque puisque l’on ne sait plus si Chloé, Jacky, Danielle ou Tilly sont les noms de lieux-dits ou des hommes ou des femmes représenté·es. Les silhouettes nous sont familières, elles s’habillent comme nous, se meuvent comme nous, elles nous sont proches et nous communiquent des émotions faciles à recevoir.

Nommer ses figures, c’est encore un moyen pour le peintre de se remémorer la rencontre avec le paysage. Parfois, la scène est associée à une pensée, une considération ou une lecture qu’il glisse discrètement dans le choix du prénom, et l’on découvre, sans grande démonstration, que les écrits de Vinciane Despret, de Claude Lévi-Strauss ou de Vladimir Arseniev l’ont fortement marqué. D’autres fois, il opte pour un rapport plus direct à la narration, comme dans la série Bivouac, qui consigne en huit tableaux les souvenirs d’une expédition entre ami·es. Ici, le détail est directement peint au service du souvenir : il permet de reconstituer l’événement avec précision, d’en graver les temps forts et les éléments de sa réussite. L’artiste est devenu chroniqueur ; il raconte aussi son époque et ses loisirs.

Tondeuse, 2023
Huile sur toile, 40 x 40 cm.
Photographie © Gwaël Desbont
Changer le bleu du ciel, 2018-2022
Image extraite de la vidéo
Vidéo, 5 min 28 s.

L’ironie par prudence

À force d’analyser les paysages et d’en enregistrer les détails, Charles Prime détecte les petits gestes, les décalages absurdes, la vanité de certaines actions qu’il élève au rang de sujet. Dans la série Nos gestes quotidiens, il prend des notes sur de petits formats, autant de témoignages d’un drôle de monde dans lequel on tond la savane, arrose des zones désertiques, passe l’aspirateur sur des sentiers de randonnée. La peinture est légère, au sens propre du terme : il dépose moins de matière sur sa toile, ce qui lui permet d’installer une distance vis-à-vis de la réalité et d’aborder avec prudence des questions plus engagées.
Dans cette série, qu’il poursuit au fil du temps, il ose porter un regard sur le monde. Sur un ton burlesque qui rappelle Buster Keaton ou Charlie Chaplin, il pointe ce qui ne tourne pas rond et s’en amuse tout à la fois.

Parce que l’ironie passe par l’action et parfois par les mots, il prolonge cette série par de courtes vidéos qu’il conçoit comme des peintures en mouvement. Il en fait des citations de situations ou d’idées absurdes. Dans la réalisation de ces films, il bouscule, voire renverse, sa méthode de travail. Au lieu de prendre une photo qu’il retravaille ensuite dans l’atelier, il choisit un décor dans lequel il se rend maintes fois pour construire son film, qu’il installe lentement dans le paysage. Le processus devient un prétexte pour s’immerger dans l’image et, une fois de plus, faire physiquement corps avec la nature.

États-Unis d’Europe, 2018
70 x 100 cm.
Photographie © Jean-Pierre Woaye-Hune

Tout un monde dans un tableau

« Un bon tableau, fidèle et égal au rêve qui l’a enfanté, doit être produit comme un monde3 . » C’est au pied de la lettre que Charles Prime suit ce conseil baudelairien dans la série du Dessous des cartes, à la différence qu’il ne produit plus un monde comme il le fait dans ses paysages, mais qu’il le reformule au gré de son imagination, en s’appuyant sur sa passion pour la cartographie et l’histoire des continents. Les cartes fictives qu’il dessine sont autant des spéculations scientifiques que des propositions géopolitiques. Sans jamais aborder les sujets sérieux de manière trop frontale, il trouve des subterfuges pour glisser ses inquiétudes dans sa peinture et transmettre ses préoccupations. Le monde est fragile, il nous échappe et, tout en humour, l’artiste joue précautionneusement avec ce qu’il y a de plus préoccupant.

Récemment, Charles Prime s’est lancé dans un projet ambitieux : s’inspirer des Proverbes flamands de Pieter Brueghel l’Ancien pour rendre un hommage linguistique aux habitant·es de La Réunion à travers une grande fresque de proverbes créoles. Dans une construction foisonnante, il agence des saynètes qui illustrent chacune un proverbe, ancien, désuet ou contemporain. Vif et drôle, ce tableau témoigne d’une culture vivante et réaffirme l’attachement de l’artiste à sa région d’origine. En un seul décor déployé sur plusieurs plans, il regroupe ce qu’il faut retenir de l’île, son architecture, ses montagnes, son volcan, ses routes et l’océan. Au milieu il place des personnages, des silhouettes empruntées à son entourage, qu’il soumet à l’illustration des proverbes. Plus expressive et engagée que la plupart de ses autres peintures, cette dernière amorce un tournant dans son travail : il trouve dans cette composition la forme et la manière de marier le paysage à des questions d’actualité et des préoccupations sociétales, une voie qu’il commence tout juste à explorer.

  1. Ambroise Vollard, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, Albin Michel, 1937. ↩
  2. Lucius Burckhardt, Promenadologie : se promener pour mieux voir, Paris, Flammarion, 2022. Extraits du prologue. ↩
  3. Charles Baudelaire, « Le gouvernement de l’imagination », Curiosités esthétiques. V : Salon de 1859, Paris, Michel Lévy Frères, 1868. ↩