Soleïman Badat

Par Leïla Quillacq

Notice

2020

Une bascule entre des formes résilientes et chaotiques, enchantées et dégénérescentes.

Plasticien, vidéaste, compositeur et musicien, Soleïman Badat manie différentes techniques dans un travail ouvert aux collaborations, croisant le dessin, la peinture, les arts graphiques, la photo, la vidéo, l’installation ou la performance. Les compositions sont élastiques et modulables, sans hiérarchie entre les médiums, chacun d’entre eux véhiculant une tonalité particulière.

Entre les univers du conte, du manga japonais et des comics américains, son dessin et sa peinture usent d’humour noir pour dépeindre des scènes et galeries imaginaires de personnages métissés – à l’instar des séries Don’t mess with me, Doomsday Rising ou encore Obviously looks like a staged romance (réalisée en collaboration avec Chloé Robert). Les décors ou attributs sont empreints de slogans et de clins d’œil renvoyant à des sujets d’actualité moins innocents que l’aspect à première vue naïf et enfantin de ces productions.

More Hipster Fucker, 2014

Série Doomsday Rising, encre de Chine et aquarelle sur papier, 50 x 65 cm.

Follow Me, 2010

Série Don’t Mess with Me, encre de Chine sur papier, 10 x 14 cm.

Obviously Looks like a Staged Romance, 2015

Avec Chloé Robert, technique mixte sur papier, 130 x 170 cm.

Son travail photo ou vidéo est quant à lui plus proche d’une posture journalistique et documentaire, puisant dans des images d’archives glanées sur internet ou dans ses collections personnelles. Ces réalisations interpellent à la fois notre mémoire collective et notre conscience intime sur un certain état du monde, comme dans le corpus vidéo Mon île ou la série de photos-diaporama Back to promise island.

En son, Soleïman Badat crée des ambiances bruitistes aux tonalités graves et nostalgiques, toujours liées aux contextes dans lesquels il évolue. Ainsi Brrrshh Island (performance visuelle et sonore réalisée en collaboration avec Stefan Barniche) s’intéresse au déclin des abeilles, quand Addictive Snooze (performance visuelle et sonore réalisée en collaboration avec Jean-Marc Lacaze) prend pour thème le danger des additifs alimentaires.

En balance entre un certain optimisme rêveur et contemplatif et une conscience réaliste et brutale de leur environnement naturel, sociétal, économique et politique, les pièces de Soleïman Badat basculent sans cesse entre des formes résilientes et chaotiques, enchantées et dégénérescentes. L’usage d’outils low-tech et autres machines analogiques, couplés aux savoir-faire numériques actuels, engendre des « glitchs », parasites et artefacts qui dé-lissent le son et l’image pour venir faire « crisser » l’information. Les pratiques de « found footage » et de copié-collé – récupération de bandes-sons ou vidéos dans le but de fabriquer un autre objet vidéo et/ou sonore – renvoient alors au principe de fouille faisant jaillir, par la substance, des sujets polémiques et grinçants.

Found Footage Project, 2015

Installation vidéo, moniteurs TV 4:3 et projection, durée et dimensions variables.

E621/E951 Addictive Snooze, 2017

Performance avec Jean-Marc Lacaze, texte lu, musique live, vidéoprojection, guirlandes lumineuses. Scénographie, costumes et décors variables.

Der größte Berg der Insel, 2011

Série Back to promise island, photographie numérique, dimensions variables.

Soleïman Badat déploie un travail de recherches expérimentales qui engendre une multitude de matières premières : classements, archives, enregistrements, extraits d’informations, de conférences ou de discours, etc. L’artiste puise dans ces documents, les mixe et les détourne. En résultent des pièces distillant un discours critique sur les médias et les systèmes d’information autant que sur la consommation à l’ère de la mondialisation de la langue, des cultures, des biens, de l’homme. Le système capitaliste et ultralibéral y est désigné comme responsable de catastrophes humaines et naturelles. À travers l’engagement dans son travail artistique, l’artiste pointe les aberrations contenues dans certaines politiques d’urbanisation, dogmes religieux, ordres scientifiques ou doctrines géopolitiques, tout en disséquant les « complots mondiaux » et autres systèmes d’idéologies dominantes « imposées » par l’oligarchie.

L’œuvre de Soleïman Badat, multiforme et prolifique, traite ainsi d’une histoire actuelle au sens large, de ce qui fait événement et impacte notre lecture du monde. L’artiste construit des œuvres se répondant entre elles et agissant comme des alertes subliminales, appelant en creux à une forme de révolte.