Lantouraz lo ron fanm Kazkabar
Par Yvette Testa-Abrantes
2023
Lo Ron fanm ou la force du lien
Il y a une énergie subtile, une élégance fertile de la langue créole dans l’acte d’associer le mot ron à celui de fanm. Cela donne lo Ron fanm, qu’il semble utopique de définir tant il est admis que le rond n’a ni commencement ni fin. L’essentiel est dans lo ron, lieu de l’enracinement et la germination. Lo Ronfanm sème, soigne et fait grandir la sororité active, la solidarité qui s’affiche entre femmes avec simplicité.
Né de l’ancrage de Kazkabar, au cœur de la savane de Bois Rouge dans les Hauts de Saint-Paul, Lo Ron fanm tisse le lien depuis 2006. À l’ombre des pié-lansan, au milieu des pié-d-vakoa, des boi-d-mozèl ek shoka, les femmes forment le rond, assises sur des gros galets posés dans la terre ocre de Bois Rouge. Les initiées posent l’acte individuel et collectif de transmettre et d’ancrer sur le territoire, l’expression d’une même conscience.
Un héritage commun, qu’elles-mêmes désignent par le concept de fanmté, avec ses valeurs matriciellement nourrissantes, protectrices et formatrices.
Caméra Jacquelin Virama Coutaye, S. H. Jayadev
Montage S. H. Jayadev
Installation, 600 x 300 cm.
Foto © Gaëlle Deleflie
S’autoriser un ancrage sensible à l’environnement
Plus que jamais, au regard d’actualités menaçantes et des réalités économiques complexes, lo Ron fanm fait face à la perte de sens. Invitant à dialoguer avec le vivant, il questionne les rapports à l’environnement culturel et naturel. Les femmes convoquent les connaissances, les savoir faire, les usages et traditions, pour s’autoriser un ancrage sensible au paysage. Par la mémoire des anciens, des acteurs du territoire et ce qui le recouvre, oublié ou sacralisé, le territoire maron de la savane, terre d’héritages, devient « nappe d’hospitalité poétique», selon l’expression de Florans Féliks Waro. Par la créolité partagée, comme fil invisible qui relie aux dimensions symboliques du lieu, les femmes sont la savane et tissent la ravine Bernica qui les habite.
Ron fanm, Bassin Sandrine, 2021
Images extraites du film.
In pansé lanravineman
Artiste-graveuse réunionnaise, Florans Féliks Waro s’intéresse aux questions relatives à la trace et à la transmission de la culture créole.
Comment traduire le lien à l’environnement pour une approche culturelle et artistique ?
« …Aller à la ravine et la ravine vient à nous, la faire exister pour qu’elle entre en nous, aller au bout de l’attachement pour son paysage… », explique l’artiste, rappelant le concept de lanravineman. Les femmes-artistes-artisanes ont ainsi donné vie à l’espace, utilisant les matériaux et les ressources du lieu. À l’aide des lianes, cheveux, éponges, tissus, fils de laine, autant d’éléments conférant au lieu une dimension sacrée, elles ont transposé les reliefs escarpés de la ravine Bernica, sur un sézi d’tèr. Au rythme du modelage, du jardinage, du tissage et du tressage, du tricotage des fils et des mots, les gestes archaïques et les pratiques ancestrales ont pré-texté la création. fonnkèr, maloya, rituels et récits individuels, ont révélé le lien sensuel et poétique avec la terre.
Triko d’po d’ravine est une œuvre collective, née d’un maillage de pensées, de mémoires, d’engagements, de croisements de parcours modelés de fanmté.
Ron fanm, Bassin Sandrine, 2021
Images extraites du film.