La Kour des Kerels

La Kour des Kerels, 2019
Série de vidéos réalisée dans le cadre d’une résidence en territoire scolaire au collège Oasis du Port, La Réunion.
Avec le soutien de : DAC Réunion, Cheminement(s), École Supérieure d’Art de La Réunion, Collège Oasis du Port.


La Kour des Kerels - Naïma et Candelia, 2018
Vidéo, 7 min 9 s.

Images extraites de la vidéo


La Kour des Kerels - Rasak et Damon, 2018
Video, 11 min 48 s.

Images extraites de la vidéo


La Kour des Kerels, 2019
Installation vidéo, projection de la série de vidéos La Kour des Kerels sur cubes blancs de dimensions variables, projection murale et sur plasma.
Exposition individuelle La Kour des Kerels, commissariat Leïla Quillacq, galerie de l’École Supérieure d’Art de La Réunion, 2019.


La Kour des Kerels… Une Tour de Babel

« Pour se construire ensemble, jusqu’à toucher le ciel.

Babylone/Babel pourrait devoir son nom à la racine hébraïque BLBL, qui signifie « bredouiller », « confondre ».

Selon le récit biblique : peu après le Déluge, alors qu’ils parlent tous la même langue, les hommes atteignent une plaine dans le pays de Shinar et s’y installent. Là, ils entreprennent par eux-mêmes de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Alors Dieu réagit en brouillant leur langue afin qu’ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la Terre. La construction cesse. La ville est alors nommée Babel.

KMVH, jeune artiste protéiforme, aime travailler ce qui, dans les liens, les rapports humains, à soi – à l’autre – au monde, coince, bredouille, se confond. Ce qui à la fois se dresse et chute. Ce qui se joue dans ce qui se garde ou se perd de nos parcours, nos chemins, nos errances. À partir de quels repères transmis, érigés ou démolis, nous nous construisons. Sur qui nous sommes par d’où nous venons, et sur la place que l’on se fait ailleurs. Quitte à jouer des coudes.

Après une série d’œuvres autobiographiques portées sur les questions identitaires et migratoires, puis une ouverture à la question de la famille et des héritages, KMVH développe une nouvelle voie d’exploration particulièrement portée sur le langage et la transmission.

« L’origine de la langue est une question à laquelle personne ne peut véritablement répondre. » nous dit-elle. Cela se construit sur des apports ou des manques, des besoins naturels ou des nécessités, des défis.

La kour des kerels est un projet né au court d’une résidence en milieu scolaire dans la ville du Port, entre autre connue pour engrener certaines problématiques sociales et sociétales liées aux questions et conflits communautaires. « Les problèmes de la cité viennent alors se cristalliser dans la cour d’école. » poursuit l’artiste.

Bagarres et tensions traduisent alors ce qui au fond se vit et s’évoque sans véritablement se dire, encore moins se parler, s’échanger, se comprendre.

La série de vidéos produite à cette occasion, faisant focus sur les dialectes et langages différemment apprivoisés et utilisés en fonction des situations vécues ou racontées, s’est construite suivant un protocole de mise en dialogues ou portraits-témoignages d’élèves volontaires pour confier peu à peu leurs histoires, et se mettre à l’écoute.

L’œuvre veut ainsi mettre en lumière des parcours cabossés, mais résistants, en quête de mots perdus, cachés sous les valises, interdits ou attendus, transpirés par les mains ou criés par les yeux, les mots qui leur - et qui nous - reste à retrouver aussi, et encore à apprendre. »

Leïla Quillacq, 2018


Conciliation des cultures par la parole

« L’accumulation de situations d’incompréhension et la sensation de non-intégrité au sein d’une société peuvent créer des liens avec des personnes se trouvant dans des cas similaires. C’est l’histoire de la photographie Women immigrant (2017) prise sur la plage de L’Étang-Salé. Sur cette image, un groupe de femmes d’horizons différents regardent dans la même direction, le visage recouvert de sable noir, symbole du sol qu’elles partagent et sur lequel elles ont dû s’adapter. L’expression grave des visages véhicule un sentiment de consternation. Ces femmes, amies de l’artiste arrivées sur l’île pour diverses raisons, se retrouvaient sur la plage et discutaient de leurs exils, échangeaient sur leur quotidien à l’île de La Réunion. Ces rencontres représentaient des bulles d’air qui révélaient ce qui les liait plutôt que ce qui les séparait.

Cette expérience d’échange verbal, l’artiste la réitère sous une autre forme et dans un nouveau contexte avec son installation vidéo La Kour des Kerels (2019), une tour bancale faite de cubes blancs sur lesquels sont projetés des vidéos de portraits-témoignages et de dialogues entre adolescents. Pour cela, KMVH invite des collégiens du Collège Oasis de la ville du Port à parler face caméra de leurs expériences d’expatriés. Cette ville portuaire possède la particularité de rassembler des personnes venues de tout l’océan Indien. En plus des enfants de la population réunionnaise, cet établissement accueille les enfants de migrants venus des îles Comores, de Madagascar, de l’île Maurice, par exemple. Pour ces portraits, les questions posées par l’artiste d’apparence anodine délièrent les paroles sur ce sujet commun, mais sensible, qui faisait l’objet de tensions communautaires dans l’établissement : « Pourquoi as-tu quitté ton pays ? Comment as-tu vécu ton arrivée sur l’île de La Réunion ? Comment as-tu vécu ton arrivée à l’école ? Qu’est-ce qui te manque ? Quel plat de ton pays préfères-tu ? Quel plat réunionnais préfères-tu ? Quel est ton rêve ? ». Les élèves, en s’écoutant les uns les autres, prennent conscience d’une expérience commune. Pour ces jeunes adolescents qui jusque-là étaient pris dans des conflits interculturels, ces histoires qui se ressemblent amenèrent alors à plus de tolérance. Un sentiment positif émergea de cette expérience par cette phrase prononcée par plusieurs d’entre eux : « je me sens moins seul ».

Les œuvres de KMVH montrent d’une part, la difficulté de se comprendre, et de l’autre, ce qui nous rassemble. Un cheminement se dessine dans son travail en partant du corps de l’artiste qui s’exprime par des gestes, puis à travers des personnes extérieures qui s’ouvrent à l’autre par la parole. Cela pourrait se traduire par une autre étape dans le travail de KMVH, une forme de réconciliation des différentes communautés par le témoignage et l’échange verbal. Ces œuvres plus récentes nous font prendre conscience de la réalité humaine, car malgré les différences géographiques, culturelles et ethniques, nous restons humains, nous partageons les mêmes émotions, et des points communs dans nos expériences de vie. »

Ève-Marie Montfort
Extrait de KMVH | Déracinement et acculturation, 2022
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