Irriguer l’imaginaire du geste océan Indien
Irriguer l’imaginaire du geste océan Indien, 2026
Essai
Où et comment irriguer un imaginaire radical en Indianocéanie ?
1. À la source du fleuve
L’imaginaire radical est un concept de Cornelius Castoriadis, étroitement lié à celui d’imaginaire instituant. Selon lui les institutions seraient portées par un imaginaire qui travaille de manière permanente, silencieuse et inconsciente nos institutions. C’est cet imaginaire radical qui nourrit les représentations, fonde les valeurs, les symboles et fait l’Histoire, pour le pire comme le meilleur.
2. Imprégner et humecter - Où se situer ?
L’imprégnation fait office de boussole empirique : elle légitime la saisie des enjeux théoriques et artistiques situés en Indianocéanie1 , dans la mesure où ceux-ci, encore non institués, s’inscrivent dans la mémoire, le corps et le temps vécu.
Il s’agit d’opérer un mouvement permanent d’aller-retour entre le mille-feuille de sédimentations de la mémoire passée, des vieilles civilisations et de nos ancêtres silencié·s, et les stratégies de réappropriation de nos histoires, fantasmes et désirs, jusqu’à l’observation des changements d’état, de la décantation à la transpiration du rêve, où s’éprouve, dans sa dimension sensible, l’expression d’« être créole en Indianocéanie ».
Les influences asiatiques, et plus particulièrement chinoises, restent sous-représentées dans l’économie générale des récits sur la créolisation. Pourtant cette imprégnation culturelle est profonde2
. Elle structure des sensibilités, des pratiques et des formes de vie, notamment à La Réunion et à Maurice, et selon des modalités plus hétérogènes à Madagascar. Elle travaille les goûts, les odeurs, certaines formes de sociabilité, des logiques familiales, des gestes ordinaires, des imaginaires domestiques.
Dans le Tao Tö King de Lao Tseu, l’eau est un modèle de sagesse : elle épouse la forme des choses et triomphe par la douceur plutôt que par la force. L’image, nourrie de pop culture, est directement liée à la formule rendue célèbre par Bruce Lee : “ Be the water. ”
« Car l’eau se fraie toujours un chemin ».
3. Faire son lit
Jean Benoist rappelle qu’il existe une différence majeure entre la créolisation comme genèse des sociétés créoles et la “créolisation” telle qu’elle est parfois mobilisée dans les discours postmodernes. Dans le premier cas, il s’agit d’une manière de naître ; dans le second, le risque est celui d’une dissolution.
Une vigilance s’impose, car si la créolisation est rabattue sur le seul phénomène de mondialisation, elle risque de devenir la répétition lisse du global. Autrement dit, le danger n’est pas seulement l’uniformisation, mais aussi l’annexion à la globalisation, la récupération du processus de créolisation par le discours de la mondialisation célèbre le mélange tout en neutralisant ce qu’il a de politiquement irréductible.
C’est ici que la “réappropriation culturelle” atteint un seuil critique. Dans les sociétés créoles, elle ne peut être pensée selon une logique d’extractivisme culturel, puisqu’elle constitue l’un des ressorts essentiels de leur autonomie symbolique, historique et politique. À l’inverse, elle ne peut davantage être invoquée comme instrument de pacification ou de “vivre-ensemble”, dès lors qu’une telle mobilisation neutralise et lisse le discours, tant il exacerbe les formes dépolitisées du folklore.
Dans ce contexte, la réappropriation culturelle constitue un point de crise majeur : elle impose une vigilance renforcée quant aux régimes d’énonciation qu’elle autorise – qui parle, depuis quelle position, au bénéfice de qui et en vue de quoi ?
4. Infiltrer l’institution
À l’instar de l’eau, le processus de créolisation compose sous contrainte. Il ne se réduit pas à une simple adaptabilité douce. Il engage des modes de relation, de ruse, de persistance et de réinvention culturelle au sein d’un contexte postcolonial.
Dans le langaz kréol réunionnais, à travers un ensemble d’expressions vernaculaires liées à l’image de l’eau, une parenté de sagesse pratique rejoint par analogie la logique d’action de la pensée taoïste ; comme le wuwei entendu non comme une forme passive mais comme l’art d’agir sans agitation.
Six principes complémentaires dessinent une logique tactique pour penser une stratégie de la réinvention et de l’esquive :
-
Déni de prise : Dolo su fey sonz ; Mèt pa do lo dann mon pilon
Ne pas adhérer à l’attaque ou à la provocation. Garder le lead. -
Contrôle de l’escalade : Kan la mèr i bat, lèss ali bat
Laisser l’agitation adverse se déployer sans l’alimenter. -
Économie des forces : Bat la mèr pou guinye lékim ; A force allé a l’o kalbass’ i kass ; Pa la pène done dolo la mèr
À l’usure les moyens s’épuisent. -
Maîtrise du tempo : Kan la rivièr i desann, la bou i desann ansanm ; I fé pa la bou avan la pli
Laisser le temps décanter ce qui était trouble. Attendre les conditions réelles avant de conclure ou agir. -
Patience stratégique : Kass pa la tèt, la plï i farin, solèy va rovnir
La phase critique est transitoire, la situation évoluera. -
Primat des effets : Kass koko pou boir dolo
Seule l’action permet d’accéder au résultat réel.
Il ne s’agit pas plus ici d’une sagesse de la prudence que d’une logique stratégique. Le langage se présente comme un enjeu à la fois existentiel et politique qui configure les enjeux dans un environnement sous tension. L’évitement ne signifie pas renoncer à la puissance ; cela revient au contraire à reconfigurer l’action sous la forme d’une puissance diffuse, relationnelle et durable.
Leïla Payet, 2026
L’emprunt, l’association ou l’achat, engage celle·ux intéressé·es à respecter le processus général de mon travail, soit à ouvrir la collaboration, le dialogue et/ou à engager ensemble la réalisation d’une ou plusieurs versions reformulées, qui pourra nécessiter une nouvelle production et ce, pour chaque réactivation (il s’agit d’un protocole dont le processus est sans fin, il est lieu d’accueil à la co-réalisation et à la ré-appropriation post-mortem).
- Néologisme de Camille de Rauville, 1981 ↩
- Les influences de la culture chinoise constituent l’épaisseur sensible du quotidien : celle de l’enfance, des mémoires olfactives et sonores, les régimes de goût, les structures de sociabilité commerciale, des réseaux d’association et de voisinage, l’organisation familiale (sauté mine, bol renversé, paw, bouchon, soupe boulette, pétard, feu d’artifice, fête des lanternes, nouvel an chinois, pochette cadeau, mine longue vie, ti boutik chinoi, savate pigeon, Bruce Lee, Jackie Chan, la technique de l’homme saoul, Sun Wukong, le Yi King, etc. ↩