Stéphane Kenkle

UP. 27.06.2023

La Kour Madam Henri

Série La Kour Madam Henri, 2019-2022
Avec Kako
Tirages numériques (3 ex), dimensions variables.


Zour d’bazar II, 2022
Zour d’bazar, 2022
Zour d’bazar - Nid, 2022
Zour d’bazar - Table, 2019
Sans titre, 2021
Sans titre, 2020

Artistes et Paysans. Battre la campagne, commissariat Julie Crenn, Lauriane Gricourt, Annabelle Ténèze, assistées d’Audrey Palacin, Les Abattoirs, Toulouse, 2024
Photographie © Cyril Boixel


Planter serait génial

« Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité. » (E. Morin)

« Naître dans une île-oasis, c’est naître dans un rapport concret au vivant même si ce rapport nous est invisible car nous n’avons jamais pensé la nature comme une chose et nous autre chose. Le “ piédbwa ” (Kako) et la liane verte (Kenkle) ont ainsi commencé et continuent à parcourir nos “ tableaux ” à la manière de biographèmes, ces détails de vie à la genèse de la création.
Notre projet de planter a surgi lors d’une balade sur le terrain de Kako. Et renouer avec la terre a d’emblée signifié se nouer à la terre pour redonner place à la forêt primaire et à son imaginaire fantastique.
Moi Kako, j’ai grandi dans la forêt et dans les réalités agricoles, près du “ ti jardin ” d’un voisin maraîcher. Ses planches végétales colorées m’émerveillent et je me rêve alors agriculteur, dénommant, dépeignant les plantes et pieds de bois. Une expérience dans le modernisme productiviste me révèle le non-sens de l’orientation capitalisante de notre monde.
Moi Kenkle, je re-découvre le sens magique de l’île par des poètes, peintres et botanistes. Au détour d’un sentier de Mafate, la rencontre d’un planteur qui m’offre des “ ti mélanz ” de semences, garants de notre diversité, est celle d’un être en symbiose poétique avec la nature. Il voit dans les affleurements de terre des “ horizons ” et je suis subjugué par cette imprégnation atmosphérique et céleste dans le souterrain.
Nous avons donné notre premier “ coup de pioche ” en janvier 2019 en projetant la forêt et le jardin ensemble. Notre intention n’est pas de sanctuariser la nature mais cultiver notre jardin et regarder croître tous ces verts différents. »

Kako et Stéphane Kenkle
Catalogue de l’exposition collective Mutual Core, commissariat Julie Crenn, Artothèque de La Réunion, 2021.


« Kako et Stéphane Kenkle sont deux artistes peintres réunionnais qui se sont rencontrés il y a une dizaine d’années. Ils participent à plusieurs expositions collectives ensemble. Kako travaille sur le thème de l’arbre en démultipliant les pratiques et les approches. Stéphane Kenkle est focalisé sur le portrait. Il recourt de façon quasi obsessionnelle au motif floral en peinture, et développe depuis quelques années un travail autour d’autoportraits photographiques intégrant le végétal dans des mises en scène qui commentent, de manière décalée, l’actualité locale et moins locale. 

C’est à partir de 2016 que leur collaboration se concrétise vraiment à travers la création de Fantézi, un festival des arts visuels implanté à Bourg-Murat, petit village des hauts de l’île. Pendant quatre ans, les deux artistes reconduisent le projet et commencent parallèlement à planter. 

En 2019, ils présentent État des Lieux, une exposition qui fait dialoguer leurs créations anciennes et récentes au hangar D2 de la ville du Port. 

Cette même année, ils décident de défricher puis de planter sans intrant chimique un terrain agricole jusqu’alors asservi à la culture intensive de la canne à sucre. “La Kour Madam Henri” leur demande un engagement aussi fort qu’évident, et leur permet de faire l’expérience concrète et non préméditée d’une continuité gestuelle entre peindre et planter, cultiver et installer, composer et labourer. Ils s’en enthousiasment et plantent sans discours ni théorisation. 

Leur entreprise doit être distinguée de celle de l’exploitation agricole en raison de son absence de structuration et également dans la mesure où depuis deux ans, elle ne génère aucun autre profit que le sens qu’elle donne aux gestes et peut-être aux vies de ces deux artistes. Ainsi, les gestes accomplis depuis deux ans ont sans aucun doute modifié le paysage du terrain choisi par les artistes, mais ils ont cultivé les hommes eux-mêmes en cohérence avec le devenir des plantations.

“ Les plantes ne sont pas le paysage, elles sont les premiers paysagistes ” écrit Emanuele Coccia. 

Défricher. Ameublir. Amender. Biloquer. Biner.Labourer. Semer. Butter. Irriguer. Butter. Repiquer. Butter. Serfouir. Clocher. Fumer. Sarcler. Arroser. Désherber. Ramer. Scarifier. Effeuiller. Eclaircir. Défruiter. 

Glaner. Ravir. Récolter. 

Recommencer. Continuer.

Kako et Stéphane Kenkle donnent à voir ce que planter fait d’eux, interrogeant la notion même d’autorité. »

Sarah Cherrière, La Kour Madam Henri, 2021


« À partir de 2019, les recherches de Kenkle sur l’art s’avèrent parfois encore plus radicales et notamment influencées par la pensée de Philippe Descola, cherchant avec lui à montrer que la distinction entre nature et culture n’est pas universelle, mais plutôt une construction sociale et culturelle variable. Depuis janvier 2019, avec son ami artiste Kako, il développe la « Kour Madam Henri » à Montvert les Hauts (La Réunion) et s’éloigne de la peinture. Ensemble, ils cultivent une parcelle anciennement dédiée à la culture intensive de la canne à sucre afin de la rendre à la nature et de produire des légumes biologiques. Ce terrain de jeu devient une sorte de toile, un nouveau moyen d’expression qui pourrait rappeler certaines pratiques conceptuelles ou du land art, mais aussi les recherches du paysagiste Gilles Clément et son « jardin en mouvement ». Il s’agit d’un retour à la terre, d’une période pendant laquelle créer n’est plus synonyme d’objet mais de vivant. Les deux artistes, qui ont rédigé un manifeste à leur projet, introduisent leur texte avec une citation du sociologue Edgar Morin : « Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité. » Ce choix apparaît très révélateur de l’intention, car Edgar Morin, bien que n’ayant pas spécifiquement centré ses travaux sur la nature, propose une approche de la pensée complexe, interdisciplinaire, et axée sur les relations entre les éléments. Cette perspective s’applique de manière pertinente à l’écologie dans la reconnaissance de l’interconnexion et l’interdépendance des divers éléments d’un écosystème. Ainsi, ses idées offrent un cadre conceptuel pour aborder de manière holistique l’étude et la préservation de la nature. C’est dans cette logique que Kenkle utilise alors la photographie et met en scène des autoportraits avec son camarade Kako. Dans des situations incongrues, parfois amusantes, le duo se fond dans la flore et la production agricole qui résulte de leur labeur dans les champs. Des brèdes et des salades deviennent des personnages et nourrissent l’obsession de l’artiste pour le portrait. Le vert est omniprésent et luxuriant. »

Loïc Le Gall
Extrait de Les histoires de peintures de Stéphane Kenkle, 2024
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