Esther Hoareau | Imaginaires spatiaux

Par Alexandra McIntosh

2024

Ce texte a été produit dans le cadre d’un partenariat avec le Centre national des arts plastiques et le Réseau documents d’artistes, à la suite d’un meet-up organisé à La Réunion en mai 2023, en partenariat avec le Réseau documents d’artistes et DCA.

La pratique pluridisciplinaire d’Esther Hoareau fait appel au cinéma, à la photographie, à l’installation, ainsi qu’à la composition musicale et à la performance. Les environnements naturels, du terroir verdoyant et volcanique de La Réunion aux confins du cosmos, constituent les sujets de recherche principaux de l’artiste. Pourtant, les œuvres qui en résultent ne sont en rien des paysages ordinaires. En juxtaposant des éléments réels et artificiels, l’artiste crée des territoires empreints d’un sentiment d’émerveillement et de vitalité, mais aussi d’inquiétude. Ces lieux sont à la fois éthérés et incongrus, souterrains et extraterrestres. Ils attirent le spectateur tout en maintenant un sentiment de distance, en faisant obstacle à leur pleine compréhension. Ainsi, les œuvres d’Esther Hoareau mêlent fantastique et banalité afin de donner une nouvelle dimension à notre environnement.

L’artiste puise son inspiration dans de nombreuses références et sujets de recherche, parmi lesquels le cinéma et plus particulièrement la science-fiction et le fantastique, notamment les films de Méliès, Kubrick, Tarkovski ou Kusturica. Dans son essai de 1965 « L’imagination du désastre », Susan Sontag écrit que le cinéma de science-fiction s’intéresse davantage au désastre qu’à la science : « L’attrait d’une telle généralisation fantasmée du désastre est qu’elle nous libère de nos contraintes habituelles1 . » La destruction d’une ville par des extraterrestres hostiles ou la fuite in extremis vers une autre planète découlent du fantasme de recommencer sa vie sur un territoire vierge.

Il y a un parallèle à établir ici avec l’imaginaire populaire qui entoure les îles, que l’on considère comme des terres sauvages inexplorées, prêtes à être occupées et exploitées, autorisant ainsi une certaine forme de liberté nouvelle. La plupart des habitants des îles est confrontée à ces fantasmes que projettent sur eux les étrangers. La Réunion, avec son territoire contrasté, son climat tropical et sa diversité culturelle, a été particulièrement exposée à cette vision exotisante de ses paysages et de ses habitants, couplée à l’extraction et à l’exploitation de ses ressources au cours des siècles derniers.

Pour Esther Hoareau, la science-fiction et le fantastique deviennent de puissants outils de contradiction, et une façon de réfuter ou de détourner une vision imposée. Les paysages photographiques et cinématographiques que crée l’artiste sont souvent dépourvus d’humains, mais néanmoins remplis de forces vitales. Ses œuvres évoquent des décors à la fois familiers et surnaturels, dont les seuls occupants sont une paire d’énormes ballons gonflables qui rebondissent et flottent au gré du vent (Hidden Beings, 2018), ou sont attirés dans leurs orbites respectives à la surface de l’océan (Eclipse, 2017). Ailleurs, des émissaires venus d’un autre monde, couverts de plumes et en forme de pommes de pin, descendent sur terre (Ovni, 2013) sans que l’on connaisse leurs intentions.

Eclipse, 2017
Vidéo, 1 min en boucle.

L’œuvre d’Esther Hoareau brouille volontiers la frontière entre faits et fiction. Parmi ses séries photographiques, Inscapes (2020) met en scène des paysages improbables et composites, où des grottes phosphorescentes enceignent des terres volcaniques émergées ou se fondent dans des constellations. Comme le suggère le titre, il s’agit là de mondes intérieurs ou imaginaires qui ne peuvent exister qu’à travers des images mentales, ou en tant qu’extensions de notre réalité établie. Neige (2017) représente des paysages et des montagnes aux pics enneigés, leurs contreforts luisant comme des minéraux. Les images sont partiellement dissimulées par des paillettes d’or ou des cristaux multicolores collés à leur surface, comme s’ils flottaient dans notre champ de vision et impliquaient le spectateur dans l’acte même de regarder.

En 2022, l’artiste passe deux semaines à bord du Marion Dufresne, un navire de recherche océanographique et de ravitaillement opérant dans les Terres australes et antarctiques françaises. Filmée à bord, la vidéo Organ s’ouvre sur le son de la sirène du navire. Ces mêmes sonorités sont ensuite superposées afin de produire une gamme ascendante accompagnée de percussions et de voix. On entrevoit, à la faveur des dernières lueurs de l’aube, un littoral surplombé d’épais nuages. L’image est recouverte de petits points lumineux qui tanguent continuellement de haut en bas, au gré des mouvements du navire. Des vues de terres inhabitées laissent place à des images du ciel nocturne, de la mer agitée et du bateau lui-même, avec ses coursives étroites, ses instruments de navigation et son appareillage.

L’artiste accentue cette perte de repères terrestres en pleine mer par l’usage d’un cadrage resserré. Les filets de collecte de matériaux et d’échantillons traînent derrière le navire, mais ces actions ne semblent être que de modestes tentatives de comprendre quelque chose de bien plus immense et mystérieux que l’humanité, quelque chose que notre présence indiffère entièrement. L’œuvre est ponctuée par une bande-son rythmique faite de bourdonnements, de réverbérations de basses et de respirations, comme si l’océan lui-même inspirait et expirait à la cadence régulière des vagues. Un sentiment confus de malaise imprègne l’œuvre, de sorte que le navire et l’océan s’apparentent eux aussi à des corps animés et conscients. De ce fait, Organ n’est pas sans rappeler le roman Solaris (1961) de Stanisław Lem, l’une des références assumées d’Esther Hoareau, dans lequel l’auteur imagine une planète extraterrestre capable de faire apparaître des présences physiques issues des souvenirs de ses visiteurs humains.

Organ, 2023
Extrait. Vidéo, 8 min 44 s.

La grande photographie Feux (1751) (2022) découle de ce même voyage, lors duquel le Marion Dufresne aborde aux îles Glorieuses, dans l’océan Indien. Pour l’artiste, l’acte de poser le pied sur cet archipel isolé, revendiqué comme territoire français en 1751, entre en résonnance avec sa propre histoire et celle de l’île de La Réunion. Le navire qui donne son nom au territoire, Le Glorieux, ainsi que les autres navires venus du Sénégal et d’ailleurs, avait en effet fait escale à La Réunion cette même année pour troquer des esclaves. Ces personnes, dont les noms et destinées restent en majeure partie intraçables, font néanmoins partie intégrante de l’histoire et de la culture réunionnaises. L’artiste a décrit des lacunes similaires dans son histoire familiale, ainsi que son désir de combler ces vides, notamment en imaginant le vécu de ses premiers ancêtres arrivés à La Réunion, forcés à « aller vers l’inconnu qui était en eux2  ».

Comme pour sa précédente série photographique, Neige, Feux (1751) est parsemée de paillettes d’or. Cependant, cette neige dorée nous donne dans ce cas matière à réflexion en nous empêchant de pleinement nous immerger dans la dense canopée, dressant ainsi une barrière devant notre regard explorateur et propriétaire.

Pourtant, malgré les aspects troublants et potentiellement menaçants des éléments naturels présents dans l’œuvre d’Esther Hoareau, il y a aussi une part d’humour et un sentiment d’émerveillement joyeux dans sa façon d’aborder le paysage. Bon nombre de ses œuvres photographiques et de ses vidéos se caractérisent par leurs couleurs vives et saturées, leurs images de feuillage luxuriant et leur luminosité éclatante, accompagnées de bandes-son éthérées et d’harmonies vocales. Les vastes paysages et ciels étoilés qui enveloppent le spectateur tranchent avec les espaces enceints de roches, qui évoquent la lente immensité des forces géologiques. Dans chacun d’entre eux, le macroscopique est contenu dans le microscopique et l’artiste passe sans heurt du monde minéral et de l’élan vital du règne végétal aux confins de l’univers, à la fois cartographié et imaginaire.

Feux (1751), 2023
Photographie sur aluminium, 120 x 80 cm.

Sa vidéo Symphonie (2011) nous présente un laboratoire immaculé de spécimens végétaux cultivés dans des tubes à essai alignés en rangs ordonnés, suivi d’un orchestre de plantes en pot qui vibrent au son de la Symphonie n°9 « Du Nouveau Monde » d’Antonín Dvořák. L’artiste décrit la vidéo comme une « ode musicale à l’apparition du règne végétal », et l’accompagne de You Blossom (2020) – une chanson écrite et interprétée pour les plantes et les oiseaux, comme un hommage enjoué au monde plus-qu’humain.

Symphonie fait partie d’un ensemble d’œuvres photographiques et vidéographiques intitulé Belova, mot qui signifie « riche et important patrimoine » en malgache. La vidéo Ciel Étoilé (Belova) commence par un lent panoramique sur le ciel nocturne rempli de galaxies et de nébuleuses, d’innombrables étoiles au milieu desquelles brille une seule planète. À mesure que le mouvement continue, la planète apparaît et réapparaît et le spectateur se trouve propulsé se trouve pris dans un tourbillon », tandis que l’image s’accélère comme un manège de fête foraine, entraînant une sensation de vertige et de perte de repères.

L’œuvre de l’artiste regorge ainsi de références à l’exploration, que celle-ci soit spatiale, terrestre ou océanique. Outre la série Belova, citons notamment les sculptures La Fusée en béton (2013) et La Fusée en cristal 2021, qui consistent en des maquettes de fusées spatiales en ciment ou incrustées de gemmes. Dans le même ordre d’idée, la bande-son d’Organ comporte un extrait de la mission lunaire Apollo 11 conduite par la NASA. Le choix de la Symphonie « Du Nouveau Monde » de Dvořák, interprétée par des plantes tremblotantes, est particulièrement pertinent : en effet, le compositeur y évoque les mélodies folks américaines et les spirituals afro-américains que ne connaissaient pas les Européens à l’époque. (Pour l’anecdote, l’astronaute Neil Armstrong apporta un enregistrement de cette symphonie lors de cette première mission sur le sol lunaire.)

Ces aventures exploratoires peuvent être interprétées comme une forme d’échappatoire, mais aussi comme un reflet de la découverte et de la colonisation de La Réunion. Elles permettent d’établir une distance vis-à-vis de notre environnement afin de mieux le comprendre. L’œuvre d’Esther Hoareau fait fusionner le réel et l’imaginaire et, ce faisant, nous propose une convergence du passé, du présent et des futurs possibles. Elle cartographie une terra incognita de sa propre conception, traduisant ainsi une familière étrangeté qui nous permet d’interroger nos perceptions et idées préconçues. Comme la poussée et la traction qu’exerce une île, son œuvre nous encourage à explorer de nouveaux territoires tout en nous réattirant sans cesse vers ses rivages.

Traduction de l’anglais par Lucy Pons

Ciel étoilé (Belova), 2020
Extrait. Vidéo, 3 min en boucle.
  1. Susan Sontag, « The Imagination of Disaster », dans Against Interpretation and Other Essays, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1966, p. 213-215.
  2. Esther Hoareau, entretien avec l’autrice, 2 octobre 2023.