KMVH, déracinement et acculturation.

Par Ève-Marie Montfort

Texte critique

2022

Le processus d’acculturation

KMVH est en quête d’une identité, d’une appartenance à un territoire. Née à l’île Maurice, elle a grandi au Congo, puis s’est installée à l’île de La Réunion avant de retourner vivre sur son île natale. Elle propose à travers son travail une réflexion sur l’expérience de l’expatriation. Ces déplacements géographiques souvent vus comme de riches expériences peuvent être vécus comme un déracinement culturel. C’est à partir de son expérience personnelle que l’artiste met en exergue les complexités qui découlent de ces migrations. Quelles que soient les raisons de ces déplacements, deux cultures se confrontent et donnent lieu à un processus d’acculturation.
Ce processus désigne l’assimilation des valeurs culturelles étrangères à la sienne et engendre un ajustement de son comportement vis-à-vis de l’autre et de ce nouvel environnement. Il faut pouvoir s’adapter à de nouveaux espaces, à un nouveau climat, à de nouveaux paysages sonores, à de nouvelles habitudes de vie, à de nouvelles façons de penser, à de nouveaux modèles de comportement, et parfois, à une nouvelle langue. Tous ces facteurs interrogent l’artiste sur sa propre identité et sur la difficulté de se raccrocher à un territoire : « À quel territoire pourrais-je bien appartenir ? À quelle culture ? »1
L’idée de « prendre racine » et d’appartenance à un territoire prend forme dans ses performances vidéos comme Souffle (2015), où les pieds de KMVH ancrés dans le sable, le corps lutte contre le vent pour garder sa verticalité, ou encore, Cent titres (2015), où il cherche désespérément à s’implanter au sol dans un geste répétitif et insistant. La tête s’enfonce dans le sable noir laissant une empreinte sur son passage tandis que le visage de l’artiste garde les traces de cet acte par la présence des grains de sable qui s’accrochent à sa peau. Ainsi, le sol et le corps gardent les marques de ces interactions laissant des empreintes mutuelles. Ces territoires finissent alors par faire partie de nous et par participer à notre construction personnelle.
Au-delà des problèmes d’intégration, la répétition du geste évoque la notion de cycle qui accompagne ces déplacements géographiques : il y a tout à recommencer, tout à réapprendre, tout à découvrir. Chaque culture porte un bagage d’idées préconçues, de croyances stéréotypées souvent remplies de clichés. Des représentations sociétales qu’il faut être prêt à démystifier.
Ces confrontations font également prendre conscience de notre position sociale. Ils nous mettent face à l’image que nous renvoyons à l’autre et viennent modifier notre représentation de soi. « Être née quelque part pour grandir ailleurs, j’ai appris à marcher, à parler sur ce gros caillou, je n’ai jamais été autant chez moi ailleurs. Pourtant mes petits camarades tentaient à tout prix de me faire sentir que je n’étais pas d’ici, je les perturbais, légèrement trop claire de peau, ils ne savaient pas où me positionner », relate KMVH sur son enfance au Congo2 . Ce qui est dit, est que se conformer aux normes sociales d’un pays ne suffit pas toujours. Les différences et l’endroit d’où nous venons amènent parfois à des situations d’incompréhension, voire de rejet.

Women immigrant, 2017

Photographie numérique, dimensions variables

Le souffle, 2015

Vidéo-performance, 8 min 32 s, Étang-Salé-les-Bains, La Réunion.

Cent titres, 2015

Vidéo-performance, 1 min 10 s, Étang-Salé-les-Bains, La Réunion.

Conciliation des cultures par la parole

L’accumulation de situations d’incompréhension et la sensation de non-intégrité au sein d’une société peuvent créer des liens avec des personnes se trouvant dans des cas similaires. C’est l’histoire de la photographie Women immigrant (2017) prise sur la plage de L’Étang-Salé. Sur cette image, un groupe de femmes d’horizons différents regardent dans la même direction, le visage recouvert de sable noir, symbole du sol qu’elles partagent et sur lequel elles ont dû s’adapter. L’expression grave des visages véhicule un sentiment de consternation. Ces femmes, amies de l’artiste arrivées sur l’île pour diverses raisons, se retrouvaient sur la plage et discutaient de leurs exils, échangeaient sur leur quotidien à l’île de La Réunion. Ces rencontres représentaient des bulles d’air qui révélaient ce qui les liait plutôt que ce qui les séparait.
Cette expérience d’échange verbal, l’artiste la réitère sous une autre forme et dans un nouveau contexte avec son installation vidéo La Kour des Kerels (2019), une tour bancale faite de cubes blancs sur lesquels sont projetés des vidéos de portraits-témoignages et de dialogues entre adolescents. Pour cela, KMVH invite des collégiens du Collège Oasis de la ville du Port à parler face caméra de leurs expériences d’expatriés. Cette ville portuaire possède la particularité de rassembler des personnes venues de tout l’océan Indien. En plus des enfants de la population réunionnaise, cet établissement accueille les enfants de migrants venus des îles Comores, de Madagascar, de l’île Maurice, par exemple. Pour ces portraits, les questions posées par l’artiste d’apparence anodine délièrent les paroles sur ce sujet commun, mais sensible, qui faisait l’objet de tensions communautaires dans l’établissement : « Pourquoi as-tu quitté ton pays ? Comment as-tu vécu ton arrivée sur l’île de La Réunion ? Comment as-tu vécu ton arrivée à l’école ? Qu’est-ce qui te manque ? Quel plat de ton pays préfères-tu ? Quel plat réunionnais préfères-tu ? Quel est ton rêve ? ». Les élèves, en s’écoutant les uns les autres, prennent conscience d’une expérience commune. Pour ces jeunes adolescents qui jusque-là étaient pris dans des conflits interculturels, ces histoires qui se ressemblent amenèrent alors à plus de tolérance. Un sentiment positif émergea de cette expérience par cette phrase prononcée par plusieurs d’entre eux : « je me sens moins seul ».

Les œuvres de KMVH montrent d’une part, la difficulté de se comprendre, et de l’autre, ce qui nous rassemble. Un cheminement se dessine dans son travail en partant du corps de l’artiste qui s’exprime par des gestes, puis à travers des personnes extérieures qui s’ouvrent à l’autre par la parole. Cela pourrait se traduire par une autre étape dans le travail de KMVH, une forme de réconciliation des différentes communautés par le témoignage et l’échange verbal. Ces œuvres plus récentes nous font prendre conscience de la réalité humaine, car malgré les différences géographiques, culturelles et ethniques, nous restons humains, nous partageons les mêmes émotions, et des points communs dans nos expériences de vie.

La Kour des Kerels - Rasac et Damon, 2018

Video, 11 min 48 s.

Vue de l’exposition individuelle La Kour des Kerels, commissariat Leïla Quillacq, galerie de l’École supérieure d’art de La Réunion, 2019.

  1. Entretien entre l’auteure et l’artiste, le 22 novembre 2021.
  2. Krystel Magali Virasamy-Hoquet, Fourmis rouges, Mémoire de DNSEP, École supérieure d’art de La Réunion, 2018, p. 27