Stéphane Kenkle

Par Leïla Quillacq

2020

Des scènes accueillant rêveries et fantasmes,
souvenirs et inconscient.

Stéphane Kenkle est peintre.
Il décline un travail au long cours sur des portraits de famille principalement dépeints à l’acrylique sur toile ou sur mur. Son univers est habité de silhouettes anonymes, réminiscences d’un passé qu’il aime à réinventer, souvent à partir d’archives photographiques, et parmi lesquelles il s’immisce parfois. Les scènes sont ainsi librement recomposées, accueillant rêveries et fantasmes, souvenirs et inconscient. En buste ou en pied, les personnages s’affranchissent de toute loi propre au réalisme, préférant la simplification et la stylisation du trait, les corps et les visages cernés, les formes et les figures tracées dans un graphisme épuré et traitées en aplats de couleurs vives, pouvant évoquer l’œuvre de Matisse. Fonds et sujets se fondent et se confondent dans les jeux de motifs floraux ou végétaux, exotiques et symboliques. Proches de l’idéogramme, ils semblent renfermer le langage codé d’un récit familial prêt à dévoiler son intrigue.

« Les lianes me parlent d’insularité, les étoiles d’architecture, les broderies de vues aériennes de villes tentaculaires ». Les imprimés sont pour beaucoup des rappels au jardin, considéré par l’artiste comme un lieu sacré, Stéphane Kenkle aimant s’imaginer les serres de son enfance comme des cathédrales végétales vouées au culte, intime et solitaire, de la nature. Les tissus, vêtements, broderies ou tapisseries incarnent aussi un souvenir, celui des habits que lui confectionnait sa mère alors qu’il était enfant. Ils composent le décor et les attributs de scènes non identifiées, bien qu’étrangement familières.

Telles des icônes à l’état d’apparitions, presque irréelles, les figures prennent la pose dans des sortes de cycloramas1 picturaux, se présentant presque toujours de face, flottant dans des environnements graphiques dépourvus de repères spatiaux ou temporels.
Les mises en scène se réfèrent à un certain classicisme dans lequel se mêlent des détails trompeurs et déroutants : une posture quasi religieuse rappelle ici des vierges à l’enfant ou des portraits de noblesse, là un travail de traits et de couleurs semble renvoyer au fauvisme, une couronne de laurier indiquer un rappel à l’antique ou encore un chien « bleu comme une orange » s’inspirer d’une iconographie surréaliste2 .

Portrait de famille 1, 2019
Acrylique sur toile, 150 x 100 cm.
In lèrd’fami 3, 2018
Acrylique sur toile, 150 x 100 cm.
Couple aux lianes, 2010
Acrylique sur toile, 120 x 120 cm.

Les regards, qu’ils soient pleins ou dans le vague, accrochent autant qu’ils déstabilisent, et rendent l’histoire supposée de ces portraits, leurs silences et leurs secrets, au pouvoir de l’imaginaire.
« Il y a une influence des peintures religieuses dans mes toiles, celles-ci sont souvent présentes dans les cases créoles, elles font partie d’une certaine mémoire collective, comme les photos de familles endimanchées accrochées sur les murs à côté d’une icône. »
C’est à cette rencontre des genres élevant le portrait de famille à un rang majeur et quasi sacré, presque allégorique, que nous convient les toiles de Stéphane Kenkle, trahissant chacune dans un détail, un regard ou le geste d’une main, les indices d’une histoire à dénouer. Une peinture autobiographique qui nous rappelle à nos espaces sacrés imaginaires, ceux renfermés dans les médaillons de nos propres fables familiales.

  1. Grande toile circulaire dissimulant le fond et les côtés de la scène d’un théâtre, sur laquelle se font des projections, ou structure de fonds ou de décors utilisée dans les studios photos.
  2. pour reprendre le titre du poème La terre est bleue de Paul Éluard, dans le recueil L’Amour, la poésie publié en 1929