Rituel et fondement
Rituel et fondement, 2020
Huile sur toile, 120 x 140 cm.
« La notion de sopitif (de sopio, « endormi, apaisé »), employée par Roland Barthes, désigne la nature adoucissante et calmante de certaines substances muqueuses, lactées ou crémeuses, dont les composants ne sont unis que par une adhérence imparfaite : entre le mou et le liquide, le sopitif se distingue par ses propriétés matérielles, visuelles, mais aussi sensuelles, symboliques et sociales. Par métonymie, l’image sopitive est une image nébuleuse, vaporeuse, faite de couches et de voiles enveloppants. Visuellement, les gammes de blancs et de couleurs pastel sont la marque du sopitif. Cette image tient d’un paradoxe : le regard est attiré, alléché par le sopitif mais ne le possède pas, empêché matériellement ou contraint par la morale. En effet, le sopitif attire et endort, comme un gros gâteau à la crème, et il induit une hybris du trop-plein, du débordement excentrique, c’est-à-dire du hors-de-soi. Valeurs tactiles, épaisseurs opalines : l’image sopitive met, littéralement, l’eau à la bouche. Mais, au-delà du motif artistique lui-même, la notion de sopitif engage la problématique du visible et de l’invisible qui permet de penser le rapport de l’art au réel. Qu’y-a-t-il sous cet enfouissement perçu, peut-être à tort, comme protecteur ? N’est-ce pas en enrobant son objet premier que l’artiste crée une relation de désir et de connaissance à celui-ci ?
Étudier un pan de la création artistique contemporaine à l’aune de cette notion permet de lier diverses productions plastiques à travers un lexique qui serait davantage associé à la cuisine qu’au domaine artistique : le doux, le calme, le sucré, le mousseux. Une approche picturale du sopitif apparaît particulièrement féconde, en ce que la peinture s’entend elle-même comme une préparation, une émulsion, une plasticité et une stratification. Le sopitif, donc, comme fonctionnement de l’image mais aussi comme métaphore de la peinture : nappage, base, couches, glacis (glaçage). De manière littérale ou figurée, Abel Techer et David Wolle entretiennent, dans des pratiques plastiques différentes, un rapport à cette notion. Les peintures de ces deux artistes ont ceci de commun qu’elles convoquent une vision rapprochée de l’objet peint, vision où la figure ne se soustrait pas au changement. Le sopitif relève de cette double thématique : l’une est celle des matières semi-liquides (fluides, viscosités, mousses, crèmes), l’autre est associée à l’état transitoire, fugitif, inconstant de l’individu social (Abel Techer) ou de l’informe (David Wolle). À travers les motifs de la gestation et de la régénérescence, le sopitif abonde dans le sens d’une mythologie de l’origine. Chez Abel Techer comme chez David Wolle, se retrouvent de manière singulière les colifichets de l’enfance : lapins de porcelaine, pompons et bibelots pour le premier, guimauves, pâtes à sel ou à modeler, et décorations de sucre pour le second. Pour Abel Techer, l’accumulation de couches et de glacis répète celle de l’épiderme, qui se recrée symboliquement à chaque mue du sujet. La crème et le lait restaurent ou renforcent les qualités physiques de cel·lui qui les consomme·: « Le lait est cosmétique, il lie, recouvre, restaure. De plus, sa pureté, associée à l’innocence enfantine, est un gage de force, d’une force non révulsive, non congestive, mais calme, blanche, lucide, tout égale au réel » (Roland Barthes). Enduits de mousse à raser, enveloppés d’une brume laiteuse, les corps gender fluid et imberbes d’Abel Techer se fondent dans l’espace environnant dans une non-délimitation des contours. L’individualité ne les enferme pas plus dans l’espace que dans le temps : le flou rappelle leur statut mutant, le blanc - y compris dans sa symbolique classique de lactescence virginale - les ramène à un état pré-natal. (…) »
Elora Weill-Engerer
Extrait de La peinture sopitive, 2022
Lire le texte complet