Emma Di Orio

MÀJ. 30.06.2026

Cyborg Botany

Cyborg Botany, 2020
Acrylique sur papier, 100 x 80 cm.
Crocus intergalactique, 2020
Acrylique sur papier, 100 x 80 cm.

« (…)
MR
Tu construis vraiment un monde autonome qui t’appartient. Comme tu l’as dit, cet univers relève à la fois de la fiction et du fantastique, et pourtant il n’est pas totalement coupé du réel. L’hybridité qui traverse ton travail semble être une manière d’interroger notre monde et nos questionnements actuels. Dans une perspective féministe, cette notion d’hybridité me rappelle la pensée que développe Donna Haraway dans son Manifeste cyborg1 . Cyborg Botany (2020), c’est d’ailleurs le titre de l’une de tes œuvres. Selon l’autrice, la figure du cyborg (un être hybride de machine et d’organisme) peut servir de métaphore pour penser l’identité moderne. Nous ne sommes pas des êtres séparés et purs ; nous sommes des assemblages de relations, de techniques, d’animaux, de machines et d’histoires. Est-ce que c’est une pensée qui te parle ?

EDO
J’ai déjà entendu parler de cette référence mais je ne l’ai pas lue. Par contre, j’ai acheté Arts et cyborgs, pensées et imaginaires des corps-machines , que je dois lire. Cette idée d’hybridation, du corps amélioré, revient souvent comme une forme de fantasme, mais elle est aussi très liée à une logique de performance, de rendement, donc quelque chose d’assez capitaliste. De mon côté, j’ai plutôt tendance à envisager l’hybridation comme quelque chose de l’ordre du rêve. Par exemple, quand j’ai peint Cyborg Botany, une figure faite de métal et d’éléments organiques, je ne l’imaginais pas comme une machine destinée à accomplir des tâches à la place de l’humain. Je la voyais plutôt comme un être autonome, avec sa propre identité et sa propre pensée. Le transhumanisme est très présent dans notre imaginaire collectif. J’aime beaucoup le courant cyberpunk japonais, avec des œuvres comme Ghost in the Shell2 ou Gunnm. Gunnm3 est un manga qui raconte l’histoire d’une cyborg retrouvée dans une décharge et réparée par un médecin. Peu à peu, elle découvre ses capacités de guerrière et développe une conscience propre. Elle évolue dans un monde très violent et se retrouve en quête d’identité, à essayer de comprendre qui elle est et quelle est sa place. Elle est déracinée, sans savoir d’où elle vient. Au fond, ça nous renvoie à notre propre condition d’humain·es : pourquoi sommes-nous là, quel est notre but ? Parfois, je me dis même que nous sommes peut-être nous-mêmes des sortes de créations. Pour nous, les robots sont de la ferraille, mais pour d’autres formes de vie, peut-être que nos corps ne sont aussi que de la matière : du plastique, de la mécanique.
J’aime beaucoup cette idée que le robot fonctionne comme un miroir de nous-mêmes. C’est une réflexion sur ce que nous sommes. J’ai aussi été marquée par la série suédoise Real Humans4 . Elle se déroule dans une société où des robots humanoïdes, presque indiscernables des humains, font partie du quotidien : assistants de vie, vendeurs, employés de service, parfois même partenaires. Et malgré leur rôle essentiel, ils sont maltraités. On voit que les gens se permettent avec les robots des comportements profondément inhumains : ça renvoie aussi à notre rapport à l’altérité et à ce que nous sommes capables de projeter ou d’autoriser.

MR
Ça fait écho à la performance de Marina Abramović, Rhythm 0, en 1974. Elle était restée immobile pendant six heures dans une galerie à Naples. Elle avait laissé à la disposition du public plusieurs objets sur une table. Il y avait de tout, notamment des objets plus dangereux comme un scalpel, une arme à feu chargée… Au début, les visiteur·euses restaient plutôt prudent·es. Mais progressivement, certain·es sont devenu·es de plus en plus agressif·ves : ses vêtements ont été découpés, sa peau a été entaillée… ça montre bien la façon dont certaines personnes peuvent se comporter lorsqu’un individu est réduit au statut d’objet et paraît privé de toute capacité de réaction.

EDO
Oui effectivement. Tous ces sujets amènent à une réflexion plus globale sur notre rapport à l’autre. Quand je dis « l’autre », je pense à l’autre humain, mais aussi aux autres formes de vie : les plantes, les animaux, et même les choses qu’on considère comme inertes et qui, pour moi, ne le sont pas totalement. À partir du moment où on porte attention à quelque chose, cette chose se charge d’une forme d’énergie. Donc, c’est aussi une question de miroir : comment est-ce qu’on considère le monde qui nous entoure ? Ce que j’essaie de mettre en lumière, c’est l’idée d’être à la même hauteur que tout, d’être dans un écosystème où l’on agit en lien avec toutes les formes de vie et tous les êtres qui le composent. Et finalement, cette réflexion très centrée sur la technologie, les cyborgs, me ramène toujours à quelque chose de très terre à terre, de très organique, et profondément lié à la nature. (…)

Extrait de Conversation avec Emma Di Orio, par Mathilde Rousselie, 2026
Lire la transcription complète

  1. Donna Haraway, Manifeste cyborg, 1985 publié dans Radical Society
  2. Masamune Shirow, Ghost in the Shell, éditions Kodansha, 1989-1991
  3. Yukito Kishiro, Gunnm, éditions Shueisha, 1990-1995
  4. Lars Lundström, Äkta människor (titre original), 2012-2014