Alliances artgricoles

Par Julie Crenn

2024

Au travers de pratiques paysannes et artistiques ancrées dans la terre et dans le temps long du vivant, les ruralités prennent une dimension aussi étendue que plurielle. J’ai choisi d’évoquer ici les pratiques d’artistes qui travaillent entre la France, La Réunion et la Californie. Au sein de ces territoires, ielles font le choix d’agir dans leur lieu pour déplacer les enjeux, les rythmes et les attendus de l’art.

(…) Dans l’oéan Indien, à La Réunion, de nombreux·se·s artistes vivent et pensent d’une manière attentive au vivant. Dans le sud de l’île, Kako (°1963) et Stéphane Kenkle (°1975), deux artistes peintres et sculpteurs, travaillent la terre, cultivent et plantent quotidiennement.

(…) Plus à l’ouest de l’île, dans les hauts de Saint-Paul, Florans Féliks (°1971) est à l’écoute de la terre rouge, de la ravine et de la savane. À Kazkabar Bwarouz (« la maison de la rencontre à Bois Rouge »), une terre agricole de neuf hectares, elle a fondé en 2016 avec Danyèl Waro (musicien, chanteur et poète réunionnais) un Bitasion Fonnkèr (littéralement « Champ Fond de cœur »1 ), une association qui allie culture créole, agriculture, pratiques médicinales et projets de réinsertion sociale. Kazkabar Bwarouz était historiquement peuplé de benjoins, des arbres endémiques qui ont disparu du fait de la coupe intensive pour la fabrication de meubles. Les terres ont ensuite été cultivées par les travailleurs pendant l’Engagisme qui s’est étendu de la fin du XIXᵉ siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

La forêt devint une plantation de canne et, au fil du temps, s’est muée en une terre où les pratiques permaculturelles peuvent aujourd’hui s’épanouir. Les membres de l’association, qui compte plusieurs artistes, plantent des arbres endémiques, élèvent des animaux, cultivent des plantes médicinales, tout en faisant vivre la culture créole : la langue, la musique (le Maloya), le chant, la cuisine, l’histoire. Animé·e·s par un souci du partage, d’enseignement, d’apprentissage et de transmission de savoir-faire ancestraux, les membres de l’association fabriquent des temporalités collectives avec les écoles, avec les habitant·e·s de Saint-Paul et de l’île.

Avec discrétion et modestie, ielles créent (musique, céramique, théâtre, poésie, etc.), cultivent et ravivent des traditions fragiles. Depuis 2021, Florans Feliks ék lo Ron fanm (« avec le groupe de femmes ») réinsuffle l’esprit collectif de Bitasion Fonnkèr dans l’installation d’une œuvre textile intitulée Triko’d’po’d’ravine (« le tricot de la peau de la ravine »).

L’œuvre, réalisée par un groupe de femmes dans la ravine de Saint-Paul, est déplacée de son contexte pour devenir une plateforme sensible de transmission.

Triko’d’po’d’ravine si sézi’tèr, 2021
Èk lo ron fanm Kazkabar.
Ronpozé, sézi, linn, dobwa, ros, tér, korn, papyé masé, ti fim, 600 x 300 cm.
Avec le cercle de femmes de Kazkabar.
Installation, nattes, laines, roches, bois, cornes, peau, papier recyclé, vidéo sur écran.

Lamontraz an dalonaz | Exposition collective Astèr Atèrla
Commissariat Julie Crenn, production FRAC Réunion, La Friche la Belle de Mai, Marseille, 2024.
Foto © Jean-Christophe Lett


Article publié dans la revue L’art même 93, Chronique des arts plastiques en Fédération Wallonie-Bruxelles, 2è quadrimestre.
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  1. Le fonnkèr est un chant, un poème qui permet d’exprimer et de manifester des états d’âme, une pensée politique, des sentiments profonds. Les fonnkèrs sont, entre autres, chantés ou déclamés par les fonnkézèrs lors des ron maloya, la musique traditionnelle réunionnaise.