Conversation avec Emma Di Orio

Par Mathilde Rousselie

2026

Mathilde Rousselie
Peux-tu te présenter en quelques mots et nous parler de ton parcours ?

Emma Di Orio
Je suis née à La Réunion et j’ai 38 ans. À la base mon parcours est assez classique, j’ai fait un lycée en filière littéraire. Je n’ai pas obtenu le bac, alors j’ai fait une année de remise à niveau en arts appliqués à l’ILOI1 . Depuis petite, je savais déjà que je voulais aller dans un cursus artistique, donc cette année-là m’a surtout permis de confirmer mon orientation. J’ai ensuite intégré l’École des Beaux-Arts du Port, où j’ai suivi trois ans de formation, avec une première année puis deux deuxièmes années. Au cours de ma seconde deuxième année, on m’a informée que je n’avais pas validé assez de crédits pour continuer, donc j’ai quitté l’école. À partir de là, j’ai commencé à travailler dans le milieu associatif, en animant des ateliers pour le jeune public et en faisant de la médiation culturelle. J’avais aussi des boulots alimentaires, le tout en continuant à dessiner et à produire. Le dessin est vraiment ce qui m’a toujours portée. Mon premier événement artistique officiel a eu lieu en 2013 avec La Nuit d’art de Pleine Lune2 . À cette période, j’avais aussi commencé à collaborer avec Constellation3 , je gravitais autour de l’association. C’est à partir de fin 2018 que j’ai pris la décision de m’investir pleinement dans le milieu artistique.

MR
Effectivement, tu dis que le dessin, c’est ce qui t’a toujours portée. Ton travail montre que tu explores plusieurs médiums : la broderie, la céramique, la peinture… mais le dessin reste central. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

EDO
J’étais une enfant qui dessinait beaucoup et le dessin a été une pratique constante durant toute ma vie. Quand on est petit·e, on apprend à écrire mais avant l’écriture, il y a déjà le dessin. C’est quelque chose qu’on fait naturellement. Écrire, c’est conscientiser un geste, le maîtriser, l’apprivoiser. Dans le dessin, il y a un côté très instinctif, très libre. Le dessin, c’est aussi ce qui fait le lien entre le monde qui nous entoure et notre monde intérieur. C’est un peu le cas de toutes les pratiques artistiques, mais pour ma part le dessin a quelque chose de très spontané, tu prends un stylo, une feuille, tu dessines et c’est vraiment le premier jet qui va sortir entre la tête et la main, c’est facile. C’est comme un exutoire, une manière de concrétiser ce lien entre l’esprit et la matérialité.

Madame Desbassayns, 2014
Scénographie, costume et performance, 4h.
Nuit d’art de Pleine Lune, production Cheminement(s).
Photographie © Valérie Abella
Flowers, 2022
Série Magic
Acrylique sur tissu, rehaussées de broderie, 130 x 93 cm.
Infinité, 2022
Acrylique sur toile, 61 x 50 cm.
Photographie © Gwael Desbont

MR
Dans tes productions, on a la sensation que les médiums que tu explores restent au service du dessin, comme si celui-ci constituait la colonne vertébrale de ta pratique. Est-ce que c’est une lecture dans laquelle tu te reconnais ?

EDO
Complètement. J’ai aussi un côté très autodidacte. Certes, j’ai fait l’École des Beaux-Arts, mais cette école est surtout une école de la pensée, en tout cas à La Réunion. Quand on arrive en première année, on expérimente différentes techniques à travers plusieurs modules, mais il n’y a pas vraiment de cours appliqués. J’ai eu peu d’enseignements classiques de la peinture et quelques cours de dessin grâce au modèle vivant, mais au final on apprenait des techniques qu’on adaptait ensuite à notre ressenti. Dans ma pratique, je me sens profondément expérimentale. Quand une technique m’intéresse, j’essaie de l’apprendre avec mes moyens, mon regard et ma façon de faire. Par exemple, la peinture était une technique que j’appréciais beaucoup quand je suis entrée aux Beaux-Arts, mais elle n’était pas très bien accueillie. Ce n’était pas considéré comme quelque chose de fait pour moi et, à l’époque, c’était perçu comme trop classique. Je remarque aussi que l’art fonctionne beaucoup par périodes. Avec Constellation, on accompagne les jeunes diplômé·es des Beaux-Arts et on va régulièrement aux portes ouvertes. Aujourd’hui, la peinture fait un grand retour : on voit beaucoup de réalisme et de figuratif. Alors que, dans les années 2008 à 2012, j’ai l’impression qu’on mettait davantage l’accent sur le dessin contemporain, quelque chose de plus déstructuré, abstrait et conceptuel. Je me suis donc beaucoup entraînée au dessin. J’étais vraiment dans la ligne pure, le noir et blanc, la simplicité. Comme si j’essayais d’affiner mon trait et mon geste, de tendre vers quelque chose de très maîtrisé, très contrôlé, presque éthéré. En 2020, pendant la crise du COVID, j’ai présenté une exposition individuelle à 12 La Galerie et je me suis rendue compte que j’avais envie de peindre. Le dessin ne me suffisait plus. Je faisais de la peinture murale et je me suis dit : puisque je prends du plaisir à peindre sur des murs, pourquoi ne pas peindre sur une toile ? Alors j’ai appris en faisant. Je peins comme je dessine. Je construis le volume comme je dessine. En fait, tout part du dessin.

MR
Tu réalises beaucoup de dessins numériques. En quoi cette pratique, différente du dessin au crayon, notamment sur tablette, t’intéresse-t-elle également ?

EDO
J’aime le côté moderne de l’outil, ainsi que toutes les possibilités qu’il offre sur le plan pictural. Ce que je trouve très intéressant, c’est qu’il crée une sorte de croisement entre le dessin classique et la peinture. Avec un seul outil, le stylet, je peux accéder à des effets et à des techniques qui me font penser à la peinture ou à l’aérographe. J’aime beaucoup cette variété de textures et de rendus. Ça me permet aussi d’obtenir quelque chose de très doux. J’utilise énormément l’outil aérographe pour réaliser des dégradés et créer une imagerie un peu fantastique, parfois psychédélique. Au final, avec un seul outil, j’en ai une multitude à disposition.

Anthuriums, 2026
Cascade magique, 2026
La ravine, 2026

Dessins numériques, 40 x 30 cm.

MR
Est-ce que la tablette te permet d’obtenir des rendus issus de techniques que tu maîtrises peu ou pas dans la réalité ?

EDO
Oui. J’adore l’aérographe. D’ailleurs, Juliette Dennemont, une amie plasticienne, m’a proposé de me former, mais c’est une technique qui demande du matériel et toute une mise en place : on ne l’utilise pas n’importe où, n’importe comment. Avec la tablette, je peux obtenir des résultats qui s’en rapprochent. Évidemment, ce n’est pas exactement la même chose, mais on est un peu dans cet esprit-là. Travailler différentes techniques sur tablette me permet aussi de mieux comprendre certaines choses. Par exemple, le travail par calques m’aide ensuite quand je peins sur toile. J’ai l’impression de mieux comprendre la peinture et la manière dont les images se construisent. J’aime beaucoup cet aller-retour entre les techniques traditionnelles et les outils plus technologiques. Ça ouvre aussi d’autres possibilités, comme les dessins en réalité augmentée que j’ai présentés à Drawing Now Paris cette année, réalisés en collaboration avec Boris Lallemand. Je trouve ça très stimulant parce que j’aime aussi le côté animé des choses. La réalité augmentée me permet de passer à un autre niveau. Autant j’aime les pratiques très simples, très instinctives, autant je suis aussi attirée par les outils technologiques et les formes plus contemporaines.

MR
L’hybridité traverse l’ensemble de ton travail, aussi bien dans les figures que tu représentes que dans les environnements que tu imagines. D’où vient cet intérêt pour ces formes en transformation ?

EDO
Cet intérêt est lié au fantastique, à la science-fiction, mais aussi à la vie en règle générale. Tout ce qui est organique est amené à évoluer, à changer, à se transformer. Quand on observe le vivant, c’est toujours ça : la transformation. De la cellule à un être complexe, mais aussi à travers les différents états de la matière, comme l’eau qui passe de la glace à la vapeur. J’ai toujours été inspirée par les mangas, les dessins animés ou les univers de super-héros, dans lesquels les personnages se transforment, développent des pouvoirs ou deviennent des versions améliorées d’eux-mêmes. Je trouve qu’il y a aussi derrière cela tout un message spirituel. La transformation concerne la matière, mais aussi l’âme. C’est une sorte de voyage entre différents états : la vie, la mort, l’au-delà. Je m’intéresse aussi aux autres formes de vie dans l’univers, aux extraterrestres, aux animaux. J’aime penser les choses comme un grand écosystème. J’ai une fascination profonde pour la nature, les plantes et les animaux, parce que c’est là que l’on trouve les formes les plus incroyables. Tout cela nourrit mon travail. Les formes visuelles et plastiques que je produis sont directement liées à mes passions et à ce qui m’habite au quotidien. Je représente aussi beaucoup de femmes, d’abord parce que j’en suis une moi-même et que j’aime insuffler une dimension autobiographique à mes œuvres. En réalité, chacune d’elles est un fragment de moi. À partir de là, je joue avec différents états de conscience, avec des questionnements, des revendications ou des idées que j’ai envie de transmettre. Il y a beaucoup de spiritualité dans mon travail. Je vois vraiment les choses à travers un prisme métaphysique. J’aime créer des liens entre des éléments qui, à première vue, ne vont pas forcément ensemble. J’aime aussi jouer avec les dualités, parce que je pense que les choses sont toujours plus complexes qu’elles n’en ont l’air et rarement aussi binaires qu’on le croit. Je crée donc des images ambivalentes, avec des éléments qui attirent et qui repoussent à la fois. Plus j’avance dans mon travail, plus je me rends compte que j’ai développé une sorte de vocabulaire visuel. Certains motifs reviennent comme des obsessions personnelles : les femmes, les feuilles, les feuilles songes… À force de réapparaître, ces éléments semblent presque prendre vie. Les feuilles deviennent des personnages, elles ont des yeux, une présence. C’est un peu comme un laboratoire du docteur Frankenstein, mais en plus bienveillant, plus coloré et plus psychédélique.

The Gardener, 2022
Acrylique sur toile, 100 x 73 cm.
Wild Life, 2022
Acrylique sur toile, 60,5 x 50 cm.
Green Magic, 2021
Dessin numérique et sérigraphie sur papier, 40 x 30 cm.

MR
Tu construis vraiment un monde autonome qui t’appartient. Comme tu l’as dit, cet univers relève à la fois de la fiction et du fantastique, et pourtant il n’est pas totalement coupé du réel. L’hybridité qui traverse ton travail semble être une manière d’interroger notre monde et nos questionnements actuels. Dans une perspective féministe, cette notion d’hybridité me rappelle la pensée que développe Donna Haraway dans son Manifeste cyborg4 . Cyborg Botany (2020), c’est d’ailleurs le titre de l’une de tes œuvres. Selon l’autrice, la figure du cyborg (un être hybride de machine et d’organisme) peut servir de métaphore pour penser l’identité moderne. Nous ne sommes pas des êtres séparés et purs ; nous sommes des assemblages de relations, de techniques, d’animaux, de machines et d’histoires. Est-ce que c’est une pensée qui te parle ?

EDO
J’ai déjà entendu parler de cette référence mais je ne l’ai pas lue. Par contre, j’ai acheté Arts et cyborgs, pensées et imaginaires des corps-machines , que je dois lire. Cette idée d’hybridation, du corps amélioré, revient souvent comme une forme de fantasme, mais elle est aussi très liée à une logique de performance, de rendement, donc quelque chose d’assez capitaliste. De mon côté, j’ai plutôt tendance à envisager l’hybridation comme quelque chose de l’ordre du rêve. Par exemple, quand j’ai peint Cyborg Botany, une figure faite de métal et d’éléments organiques, je ne l’imaginais pas comme une machine destinée à accomplir des tâches à la place de l’humain. Je la voyais plutôt comme un être autonome, avec sa propre identité et sa propre pensée. Le transhumanisme est très présent dans notre imaginaire collectif. J’aime beaucoup le courant cyberpunk japonais, avec des œuvres comme Ghost in the Shell5 ou Gunnm. Gunnm6 est un manga qui raconte l’histoire d’une cyborg retrouvée dans une décharge et réparée par un médecin. Peu à peu, elle découvre ses capacités de guerrière et développe une conscience propre. Elle évolue dans un monde très violent et se retrouve en quête d’identité, à essayer de comprendre qui elle est et quelle est sa place. Elle est déracinée, sans savoir d’où elle vient. Au fond, ça nous renvoie à notre propre condition d’humain·es : pourquoi sommes-nous là, quel est notre but ? Parfois, je me dis même que nous sommes peut-être nous-mêmes des sortes de créations. Pour nous, les robots sont de la ferraille, mais pour d’autres formes de vie, peut-être que nos corps ne sont aussi que de la matière : du plastique, de la mécanique.
J’aime beaucoup cette idée que le robot fonctionne comme un miroir de nous-mêmes. C’est une réflexion sur ce que nous sommes. J’ai aussi été marquée par la série suédoise Real Humans7 . Elle se déroule dans une société où des robots humanoïdes, presque indiscernables des humains, font partie du quotidien : assistants de vie, vendeurs, employés de service, parfois même partenaires. Et malgré leur rôle essentiel, ils sont maltraités. On voit que les gens se permettent avec les robots des comportements profondément inhumains : ça renvoie aussi à notre rapport à l’altérité et à ce que nous sommes capables de projeter ou d’autoriser.

MR
Ça fait écho à la performance de Marina Abramović, Rhythm 0, en 1974. Elle était restée immobile pendant six heures dans une galerie à Naples. Elle avait laissé à la disposition du public plusieurs objets sur une table. Il y avait de tout, notamment des objets plus dangereux comme un scalpel, une arme à feu chargée… Au début, les visiteur·euses restaient plutôt prudent·es. Mais progressivement, certain·es sont devenu·es de plus en plus agressif·ves : ses vêtements ont été découpés, sa peau a été entaillée… ça montre bien la façon dont certaines personnes peuvent se comporter lorsqu’un individu est réduit au statut d’objet et paraît privé de toute capacité de réaction.

EDO
Oui effectivement. Tous ces sujets amènent à une réflexion plus globale sur notre rapport à l’autre. Quand je dis « l’autre », je pense à l’autre humain, mais aussi aux autres formes de vie : les plantes, les animaux, et même les choses qu’on considère comme inertes et qui, pour moi, ne le sont pas totalement. À partir du moment où on porte attention à quelque chose, cette chose se charge d’une forme d’énergie. Donc, c’est aussi une question de miroir : comment est-ce qu’on considère le monde qui nous entoure ? Ce que j’essaie de mettre en lumière, c’est l’idée d’être à la même hauteur que tout, d’être dans un écosystème où l’on agit en lien avec toutes les formes de vie et tous les êtres qui le composent. Et finalement, cette réflexion très centrée sur la technologie, les cyborgs, me ramène toujours à quelque chose de très terre à terre, de très organique, et profondément lié à la nature.

Cyborg Botany, 2020
Acrylique sur papier, 100 x 80 cm.
Crocus intergalactique, 2020
Acrylique sur papier, 100 x 80 cm.

MR
La kwirness 8 traverse l’ensemble de ton travail sans que cela soit expressément dit ou revendiqué. Tu as d’ailleurs contribué au projet Majik Kwir porté par Brandon Gercara, notamment en réalisant les illustrations du livre éponyme. Quel est ton lien avec cette communauté ?

EDO
Pour moi, cette question fait écho au sujet qu’on vient d’évoquer : la diversité des formes d’expression du vivant est essentielle et participe d’une forme de co-création permanente. J’ai toujours été entourée de personnes de cette communauté, et moi-même j’en fais partie, puisque mes attirances romantiques ne sont pas définies par un genre précis. Au-delà de ça, je n’ai jamais compris pourquoi cette communauté était invisibilisée voire maltraitée, donc j’ai toujours été en soutien.
La notion de kwirness est aussi présente dans mon travail, mais de manière plus souterraine. Parfois, il y a des choses que je n’ai même pas envie de verbaliser parce que je les considère comme évidentes : la diversité, la différence, l’hybridité. J’entends par là l’hybridité des formes, des corps, des espèces, des genres et des expressions romantiques et sexuelles. Dans la kwirness, il y a cette idée de fluidité entre les genres, mais aussi entre toutes ces catégories. C’est aussi en ce sens que mon travail est kwir : je n’aime pas les choses figées, j’aime ce qui bouge, ce qui change, ce qui vit. Les espaces kwir sont très importants pour moi parce que ce sont des espaces où l’on peut s’exprimer de manière très libre. J’adore aussi toute la flamboyance qu’il y a autour de cette communauté. Les soirées LGBTQIA+, ce sont des endroits où je me sens bien, où je m’amuse et où je me sens en sécurité. Bien sûr, tout n’est pas parfait, mais c’est une communauté qui a tellement souffert qu’elle est aujourd’hui dans une dynamique d’amour, de douceur et de réparation. Et c’est aussi pour ça que les luttes kwir sont souvent mises en lien avec les pensées décoloniales : elles interrogent toutes deux les systèmes d’oppression, les normes imposées et la manière dont certaines identités ont été marginalisées. Elles partagent cette volonté de déconstruire ce qui est considéré comme « normal » et d’ouvrir des espaces de réparation, de pluralité et de liberté. Ce qui me fascine aussi, c’est leur force d’expression : dans les shows, la musique ou les engagements, il y a quelque chose de très puissant, de très vivant. Pour moi, c’est ça la résilience. Et j’adore tout ce qui est drag. C’est profondément artistique, ce sont de vrai·es plasticien·nes de l’image et du corps. C’est un univers fantastique, flamboyant, qui laisse une grande place au rêve. Dans les performances drag, on incarne des créatures, des personnages, parfois des extraterrestres… Il y a une liberté totale dans la transformation et dans l’expression de soi.

Majik Kwir, 2023
Avec Brandon Gercara
Dessins numériques pour l’ouvrage Majik Kwir, éditions FRAC Réunion, 2024
Production FRAC Réunion

MR
Dans un texte consacré à ton travail en 2020, Julie Crenn mettait en avant dans ta pratique une dimension féministe, un féminisme qui déconstruit les stéréotypes et valorise la pluralité des identités féminines. Cette lecture semble correspondre à une première période de ton travail, où la figure occupe une place centrale. Plus récemment, notamment depuis l’exposition For Zita with Love 9 en 2025 mais aussi avec les dessins présentés à Drawing Now Paris 2026, la nature paraît progressivement s’affirmer jusqu’à devenir parfois le sujet principal voir l’unique sujet de tes œuvres. Comment expliques-tu cette évolution ?

EDO
Effectivement, depuis quelque temps, les paysages prennent de plus en plus de place dans mon travail. Je me suis rendue compte qu’ils sont aussi des entités à part entière et qu’ils méritent d’être considérés comme tels, de ne pas être seulement des fonds, mais de devenir parfois le personnage principal. J’aime aussi y intégrer des éléments un peu étranges, comme des yeux, pour suggérer que la nature est vivante, qu’elle est une forme d’entité, et que nous ne sommes pas seul·es, qu’il y a aussi quelque chose qui nous observe. Je suis très attirée par l’imagerie psychédélique, où les paysages deviennent souvent étranges, transformés, presque habités. Et à travers ça, je mets aussi en avant quelque chose que j’aime profondément : le simple fait de contempler.

MR
Ta série Les gardiennes (2020), qui est une série importante dans ton œuvre, semble illustrer cette transition, peux-tu nous parler de ce travail ?

EDO
Les Gardiennes, ce sont des personnages qui deviennent carrément des paysages. Chaque entité représente un biotope différent de La Réunion : la forêt primaire, le lagon, la cascade, le volcan. Encore une fois, j’aime faire des liens entre la nature et les humains : on est des miroirs du lieu dans lequel on vit. Ici, on a une population très métissée, venue de différentes régions du monde (Madagascar, l’Afrique de l’Est, l’Inde, la Chine, la France hexagonale) et quand on regarde le biotope de l’île, c’est la même chose. On a une grande diversité de paysages : forêt primaire, parc volcanique, zones côtières avec plages de sable blanc, noir ou de galets, montagnes avec les cirques… C’est comme si on était un microcosme, un échantillon ouvert sur le monde et sur l’univers, où coexistent de multiples formes de vie.
Les Gardiennes sont le résultat de tout ça. C’est une série qui n’est pas terminée et qui continue d’évoluer, comme Volcano, que j’ai déjà déclinée en trois formes différentes.
À Drawing Now, on a rencontré un artiste qui m’a dit avoir déjà vu cette entité dans ses visions. Sanjeeyann Paléatchy, un ami plasticien, m’expliquait également que dès le départ, il avait considéré Volcano comme une sorte d’avatar de Kali10 . Selon les régions, cette divinité prend différentes formes, et dans certains contextes, elle est liée au feu.

Volcano
Waterfall
Forest

Série Les gardiennes, 2020
Acrylique sur papier, 100 x 70 cm.

MR
Peux-tu nous parler de Zita, ton alter ego, ainsi que de l’exposition For Zita with Love que tu lui as consacrée ?

EDO
Zita est un personnage fictif, mais elle vient tout de même de quelque part. Quand j’étais petite, je faisais énormément de rêves, et encore aujourd’hui je rêve tous les soirs. Certains sont plus marquants que d’autres, et à une époque, je rêvais souvent du même endroit. J’étais sur une autre planète, avec des paysages très rocheux, dans des tons orangés et marron, un peu comme le Nouveau-Mexique ou le Grand Canyon. J’avais l’impression que c’était un lieu où les planètes naissaient : je voyais de grandes sphères s’élever dans le ciel. Il y avait aussi des présences, des êtres que je ne voyais pas vraiment mais qui me parlaient, qui m’accompagnaient. Enfant, je ne faisais pas toujours la différence entre le rêve et la réalité et je continue dans mon travail à interroger cette frontière : est-ce qu’elle est si claire que ça, ou est-ce qu’elle a été construite ? J’ai aussi développé très tôt une fascination pour les extraterrestres et l’ufologie. J’étais persuadée qu’ils existaient, et je me dis aujourd’hui que ces présences dans mes rêves étaient peut-être déjà une forme de contact ou d’accompagnement. Pour moi, l’idée qu’on soit seul·es dans l’univers n’a pas vraiment de sens : au vu de son infinité, il paraît évident qu’il existe d’autres formes de vie, même si elles ne ressemblent pas à ce qu’on imagine. Il y a aussi cette idée de multivers, que je trouve intéressante : nous sommes nous-mêmes des vibrations, et nous fonctionnons un peu comme une radio, en se réglant sur certaines fréquences on peut accéder à d’autres réalités.
Quand j’ai commencé à réfléchir à l’exposition en 2025, j’étais un peu dans le flou. Et puis un jour tout s’est imposé. Le titre For Zita With Love est apparu assez naturellement, il fait référence aux lettres qu’on s’écrivait quand on était jeunes, aux correspondances qu’on entretenait. Zita est aussi venue de là : un nom qui évoque quelque chose de familier et d’inconnu à la fois, avec un écho à Zeta Reticuli11 , souvent cité dans les récits ufologiques. Zita devient une sorte de rencontre. Elle peut être une sœur extraterrestre, un alter ego de moi-même dans une autre dimension, une version de moi venue du futur ou du passé. En fait, tout cela reste volontairement ouvert. Zita est une espèce de créature informelle, une présence qui échappe à toute définition précise. Ce qui me plaît dans la notion d’avatar, c’est l’idée d’un être qui peut prendre plein de formes différentes, et je pense que Zita reviendra d’une manière ou d’une autre.

MR
On observe dans ton travail des motifs qui reviennent souvent : le vase, les orchidées, La feuille songe … Est-ce que tu leur attribues une valeur symbolique particulière, ou est-ce que ce sont avant tout des formes visuelles qui t’intéressent ?

EDO
Dans l’exposition For Zita with Love, on trouve une mante religieuse avec des cerises et, de l’autre côté, un vase fêlé contenant des orchidées. La mante religieuse avec les cerises, par exemple, c’est une image que j’avais besoin de représenter. Souvent, je ressens la nécessité de peindre certaines choses sans savoir immédiatement ce qu’elles signifient. Le sens se construit au fur et à mesure du processus. La mante religieuse est un élément qui revient souvent car c’est un insecte étrange, qui fait presque penser à un extraterrestre. Il y a quelque chose de très « hors de ce monde » chez elle. Elle représente une forme d’hybridité, quelque chose d’inconnu. À l’inverse, le vase avec les orchidées représente davantage la chair, le corps, la souffrance. Le motif du vase fêlé avec des gouttes qui s’en écoulent revient souvent dans mon travail. En fait, c’est un utérus. Au fur et à mesure que je le peignais, je me suis rendue compte que je représentais mon endométriose. Ce vase fissuré, avec ces gouttes qui ressemblent à du sang, cette idée de douleur… tout cela a fini par prendre forme.
Les orchidées, elles, représentent vraiment la femme. Je les vois comme l’une des plantes les plus sophistiquées du règne végétal. L’orchidée s’est adaptée de manière extrêmement précise pour attirer ses pollinisateurs. Certaines espèces sont dans une logique d’hyperspécialisation : elles développent toutes les caractéristiques nécessaires pour maximiser leurs chances d’être pollinisées. Il existe même des orchidées qui imitent presque parfaitement une abeille. Ce qui est fascinant, c’est qu’elles ne reproduisent pas seulement son apparence : elles émettent aussi des signaux olfactifs similaires à ceux d’une abeille femelle prête à s’accoupler. Le mâle est alors attiré, croyant avoir trouvé une partenaire, alors qu’il est en train de polliniser une orchidée. On retrouve un mécanisme similaire chez la mante religieuse. Tout cela relève de l’adaptation au milieu qui traverse l’ensemble de mon travail.
La feuille songe, c’est à la fois une forme visuelle qui m’intéresse et un élément très symbolique. Elle est comme un guide pour moi. C’est une plante qui m’accompagne depuis que je suis petite et à laquelle j’accorde beaucoup d’attention. On la retrouve beaucoup dans les cours réunionnaises, près des points d’eau, des rivières etc. Je la trouve très puissante, elle est un mélange entre un animal à corne et un insecte. Ici, on l’appelle aussi « oreille d’âne ». Je l’associe à quelque chose de mystique, parfois même un peu effrayant, mais toujours comme une présence guide ou protectrice.

Perception stellaire, 2025
Acylique sur toile, 81 x 60 cm.
Souffrance temporaire, 2025
Acrylique sur toile, 81 x 60 cm.

Photographies © Gwael Desbont

MR
Tu es réunionnaise et tu évoques régulièrement la nature, mais aussi des notions comme l’insularité ou la créolité parmi tes sources d’inspiration. En quoi ces notions nourrissent-elles ton imaginaire et comment se manifestent-elles dans ton travail ?

EDO
La créolité c’est aussi la foisonnance. Quand on est réunionnais·e, on grandit avec une multitude de références, d’histoires et d’influences. Moi, je suis métissée : ma mère est créole et mon père est zorèy. Selon moi, l’imaginaire de La Réunion est un imaginaire de l’ici et de l’ailleurs, avec toutes ces cultures venues de diverses régions du monde, nous avons grandi au milieu de cette mosaïque de récits. Il faut savoir que j’ai passé une grande partie de mon enfance chez mes grands-parents créoles : la kaz en tôle, le feu de bois, les volay dan la kour, alé rod zèrb12 … j’ai vraiment grandi comme un ti marmay yab13 . J’aime beaucoup cette double appartenance. D’un côté, j’aime les univers futuristes, tout ce qu’on a évoqué précédemment, et de l’autre je suis vraiment une tantine la kour14 . Ce mélange et cet ancrage, profondément réunionnais, nourrissent vraiment mon travail.

MR
On sent des résonances avec le surréalisme dans tes productions, notamment dans l’hybridation et la transformation des corps, la référence aux rêves (associations illogiques, scènes impossibles ou absurdes, un sentiment d’étrangeté). Dans quelle mesure tu te sens proche de certains éléments de ce courant artistique, et comment les fais-tu évoluer dans ton propre univers ?

EDO
J’adore le surréalisme. Quand j’étais petite, ma mère avait des ouvrages sur l’histoire de l’art qui retraçaient toute l’histoire de la peinture, de l’Antiquité jusqu’à nos jours. Je m’attardais souvent sur la partie surréaliste. J’ai toujours énormément aimé Max Ernst. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais ça m’a toujours fascinée. Je pense aussi que ma mère aimait beaucoup cet univers-là, donc ça m’a forcément influencée. Dali, Magritte également… J’aime ce courant parce qu’il y a quelque chose de complètement inattendu, presque absurde parfois. Je trouvais que cela correspondait à quelque chose que j’avais envie de représenter moi aussi. Puis, au fil du temps, j’ai découvert d’autres artistes, notamment Frida Kahlo, et là, ça a été une révélation. J’aime son travail, mais aussi ce qu’elle représente : sa résilience, sa force, cette capacité à transformer la douleur et la souffrance liées à la maladie en créativité. Ce qui m’attire également dans le surréalisme, mais aussi dans l’imaginaire psychédélique, c’est cette capacité à ouvrir d’autres espaces de perception. L’imagerie psychédélique est parfois moquée ou critiquée, notamment à cause des représentations très chargées et parfois kitsch : les anges, les arcs-en-ciel, les effets de trompe-l’œil, toutes ces images un peu excessives. Je pense par exemple à Alex Grey : quand on regarde certaines de ses œuvres, on a presque l’impression d’observer une vision hallucinée. C’est très dense, très coloré, très chargé visuellement mais je trouve ça intéressant.

Éternité, 2022
Acrylique sur toile, 46 x 33 cm.
Emotions, 2022
Triptyque, 30 x 30 cm x 3.
Guide chlorophylle, 2022
Acrylique sur toile, 50 x 40 cm.

Photographies © Gwael Desbont

MR
On peut également faire un lien avec le surréalisme dans ta manière de produire. Tu nous as confié que tes productions étaient bien souvent le fruit de la réception d’une information reçue dans un rêve ou une vision, que tu retranscrivais ensuite à travers un dessin, une peinture… un peu comme si tu étais un canal de transmission. Peux-tu nous en dire plus sur ta méthodologie de travail ?

EDO
Mon processus de dessin part souvent de visions. J’ai des images qui apparaissent dans ma tête et ensuite je leur donne une forme concrète via le dessin. Souvent, je vois très clairement l’œuvre avant même de la réaliser. C’est une image qui surgit, parfois pendant une fraction de seconde, parfois plus longtemps, mais avec beaucoup de précision. Elle se distingue des pensées ordinaires parce qu’elle m’accroche immédiatement. Ça me tombe dessus sans prévenir. J’ai un rapport très visuel au monde et certaines images s’imposent à moi avec une telle netteté que je sais qu’il faut que je les dessine. Parfois, cela arrive aussi pendant la méditation. Il m’est arrivé d’avoir des visions extrêmement claires dans ces moments-là, mais je ne pense pas qu’elles soient de même nature. Quand j’essaie de les retranscrire, je n’y parviens pas vraiment. Pourtant, ce que je vois est très précis. J’ai l’impression que ces visions sont plus personnelles, peut-être liées à des questionnements intérieurs, à des messages ou à des choses qui prendront sens plus tard. À l’inverse, quand une vision est destinée à devenir un dessin, une peinture ou une œuvre, je le reconnais immédiatement. Je sais que c’est pour ça. D’où cela vient exactement, je ne saurais pas le dire, et à vrai dire je ne cherche pas forcément à le savoir. J’ai aussi ce que j’appelle des visions par association. Je peux voir quelque chose de très banal, entendre une phrase, regarder un film ou un reportage, et soudain un détail déclenche une réaction en chaîne dans mon esprit. Mon cerveau fait des liens et une image apparaît presque instantanément. C’est une forme d’inspiration qui naît du quotidien mais que je vais ensuite transformer et réinterpréter dans mon propre univers.

MR
Il y a d’autres artistes à La Réunion qui ont également un processus de création très spirituel : Chloé Robert, MASAMI… est-ce que tu crois que l’île y est pour quelque chose ? Est-ce que tu connais bien ces artistes et leurs pratiques ?

EDO
Je connais davantage Chloé que Masami, même si on a déjà eu l’occasion d’échanger. Il y a quelque chose que j’ai remarqué avec le temps : La Réunion est un territoire extrêmement riche. Souvent, je ressens des choses qui me dépassent, des sensations que je ne peux pas toujours expliquer. J’ai l’impression que l’île est particulièrement chargée, qu’il y a une présence, une énergie très forte. C’est aussi pour ça que je me sens autant en résonance avec elle. Quand je parle des Gardiennes, par exemple, cela renvoie à cette vibration particulière de La Réunion. Pour moi, il y a vraiment quelque chose qui est là, quelque chose que l’on peut ressentir.
Et puis, en repensant à Zita, il y a un détail qui m’a beaucoup troublée au moment de l’exposition. Tout s’est déroulé de manière incroyablement fluide, alors que je devais produire un grand nombre d’œuvres dans un temps relativement court. Les peintures arrivaient les unes après les autres. J’avais vision sur vision, tout s’enchaînait naturellement, et les œuvres sortaient exactement comme je les imaginais. Je me suis rendue compte d’une chose assez étonnante : le lendemain du vernissage c’était la Sainte Zita. J’ai eu alors l’impression que cette présence m’avait accompagnée tout au long de la préparation de l’exposition. C’est une synchronicité qui a beaucoup résonné en moi.

Espace infini, 2025
Acrylique sur toile, 81 x 60 cm.
Photographie © Gwael Desbont
Big Purple Energy, 2021
Acrylique et peinture aérosol, 200 x 300 cm.
Saint-Denis, La Réunion.

MR
Ton travail convoque des références artistiques, mais aussi des imaginaires plus populaires. Quelle place occupent la culture pop, la musique ou certaines figures de fiction dans la construction de ton univers ?

EDO
Je m’inspire du monde qui m’entoure et de mon quotidien. Comme j’aime beaucoup les choses figuratives et narratives, j’aime aussi tout ce côté un peu cinématographique qu’il peut y avoir dans les images. J’adore les films de David Lynch, cette ambiance à la fois oppressante et onirique, toutes ces formes de dualité qu’on retrouve dans son travail. J’aime aussi la manière dont il met en place une expérience sensorielle complète : il y a le son, l’image, et au final tout cela fait écho à d’autres sensations, au toucher, à la sensualité, à quelque chose de très physique. C’est un aspect qui me parle beaucoup. La musique est également quelque chose de central pour moi. J’adore ça, et c’est aussi un héritage que mes parents m’ont transmis. Ensuite, j’ai développé une véritable passion pour la musique électronique ; elle fait vraiment partie de ma vie. Quand je peins, j’ai besoin d’écouter de la musique. C’est une source d’inspiration très importante. D’ailleurs, elle m’inspire souvent des formes visuelles. Elle provoque des images, des couleurs, des compositions qui viennent nourrir directement mon travail.

MR
Quand tu parles de ces images qui apparaissent dans ton esprit, ou encore de la musique qui t’inspire des formes et des paysages, ça me fait penser à l’univers psychédélique, terme que tu as d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises. Cet univers est aussi très marqué par la couleur. Quel rôle joue-t-elle dans ta pratique ? Qu’est-ce qu’elle te permet d’exprimer ou de transmettre ?

EDO
La couleur, pour moi, c’est la vibration, la variété. C’est vraiment des palettes différentes selon les paysages que tu observes. C’est une manière de poser une scène, de la camper, encore une fois. Et au final, je me rends compte que j’ai aussi une sorte de vocabulaire de la couleur. Dans mes dernières productions après 2020, je fais beaucoup de dégradés. J’aime les transitions douces, les teintes pastel. Il y a souvent du violet, du mauve, contrebalancé par des couleurs plus vives. J’aime aussi les mélanges de pastels avec, par moments, des effets arc-en-ciel. Ça m’évoque une forme de douceur dans le paysage. Et puis, à d’autres moments, il peut y avoir des couleurs plus profondes, plus sombres, avec du bleu très foncé, du bleu nuit, mélangé au noir, parfois au rouge. Ça me fait penser à des paysages volcaniques de nuit. J’ai aussi remarqué que je fais souvent des fonds bleus. Ça peut être du bleu clair, du bleu foncé, ou des bleus plus dégradés avec du mauve. Mais, de manière assez récurrente, mes toiles ont une base bleue.

Présences, 2026
Quelque part là-bas, 2025

Dessins numériques, 40 x 30 cm.

MR
Il y a cette œuvre, La louve (2023), qui fait référence au mythe de Romulus et Rémus, ce qui est assez différent des autres pièces où les références sont plus symboliques ou personnelles. Qu’est-ce qui t’a amené à intégrer une référence mythologique aussi explicite ?

EDO
On a souvent des références qui font partie de notre imaginaire collectif, qui sont ancrées en nous parce qu’on les a apprises à l’école ou croisées ailleurs. Lorsque j’ai commencé cette œuvre, mon objectif n’était pas de représenter Romulus et Rémus. J’ai simplement dessiné une femme qui allaitait des chiots. Dans ce dessin, ce qui m’intéresse c’est surtout le symbole de l’humain qui se transforme en animal. Il y a aussi cette idée de tolérance et d’acceptation envers les animaux. D’ailleurs, il existe en Inde des communautés, notamment chez les Bishnoïs au Rajasthan, où des femmes recueillent parfois des faons orphelins et peuvent les allaiter aux côtés de leurs propres enfants. Il y a cette forme de fusion, ou en tout cas de proximité très forte, entre les animaux et les humains. Et puis, il y a aussi une invitation à dépasser cette notion de dégoût qu’on peut parfois avoir envers l’animal, cette idée qu’il serait sale.

MR
Ton travail me semble traversé par une forme de sensualité très forte, alors même qu’il n’aborde pas directement le thème de la sexualité. Les corps sont souvent nus, exposés, les regards aussi évoquent une certaine forme de sensualité. Quelle place accordes-tu à cette dimension sensible et corporelle dans ton travail ?

EDO
Pour moi, le côté corporel et sensuel est très important. Mais la sensualité n’a rien à voir avec l’imagerie pornographique, qui est quelque chose que je n’affectionne pas particulièrement. En revanche, j’aime toute l’imagerie érotique qui existe dans l’art, notamment dans l’art classique. Il y a un érotisme qui n’est pas pornographique, où les corps sont célébrés dans leur beauté, dans toutes leurs formes et leurs rondeurs, comme à la Renaissance. C’est davantage ce côté-là qui m’intéresse : un corps célébré, sans honte, avec une sensualité qui ressemble à un état de plénitude. Cette sensualité est aussi, pour moi, une forme de confiance en soi. C’est le fait de se regarder dans le miroir et de se dire : « Je me trouve belle. » Pas pour plaire à quelqu’un, mais pour se plaire à soi-même. C’est un bien-être intérieur, une manière d’habiter pleinement son corps et son image. Les personnages que je représente incarnent cette idée. Elles sont puissantes, belles, un peu badass. Mon idéal féminin, c’est une femme qui n’a pas besoin de validation extérieure pour se sentir bien. Une queen, en fait. Mes personnages sont sensuels, comme des nymphes dans la nature, mais cette sensualité n’a pas pour finalité la sexualité. Et pourtant, cela dérange parfois. Le nu a été tellement diabolisé qu’il est souvent associé à la pornographie. Certaines personnes regardent mes œuvres et sont gênées simplement parce qu’un corps est exposé ou qu’une vulve est visible. Mais une vulve n’est pas pornographique. Je trouve dommage que le corps de la femme, ou son sexe, soit immédiatement renvoyé au coït ou à l’acte sexuel. Un corps, c’est un corps. On peut aussi simplement le regarder pour ce qu’il est, dans une lecture anatomique, esthétique ou symbolique.

La louve, 2023
Acrylique sur toile, 80 x 100 cm.

MR
Par ailleurs tu es aussi DJ sous le pseudonyme de Virtual Malicia (d’ailleurs est-ce que c’est une sorte d’alter ego elle aussi ?), tatoueuse et travailleuse sociale dans un centre aéré. Comment tout ceci se combine et s’influence ?

EDO
J’ai toujours aimé la musique, donc ce projet de DJ s’est imposé assez naturellement. Virtual Malicia, on peut dire que c’est également un alter ego. Malicia, c’est une mutante dans X-Men dont le pouvoir principal est d’absorber l’énergie vitale, les souvenirs, la personnalité et parfois même les pouvoirs d’une personne simplement par contact physique avec sa peau. À cause de ce pouvoir, elle ne peut généralement pas toucher les autres sans leur faire du mal, ce qui la place dans une situation très ambivalente : son don est aussi une forme de malédiction. Virtual, ça fait plutôt référence à l’avatar, au personnage virtuel que l’on se crée sur internet.
Pour le tatouage, c’est plus une question de périodes. Il y a eu des moments où je tatouais énormément. En ce moment j’en ai moins envie. C’est une pratique qui me demande beaucoup d’énergie. Je la réactive lorsque je le souhaite ou quand les conditions s’y prêtent.
Je travaille aussi avec des enfants, et c’est quelque chose que j’aime beaucoup. C’est agréable de pouvoir transmettre, de sentir que l’on fait passer des choses, des messages. C’est parfois fatigant, bien sûr, mais c’est aussi souvent très drôle et très enrichissant.
Même si ces pratiques semblent très distinctes, j’y déploie mon univers de la même manière.

MR
Pour finir, tu fais partie de Constellation qui porte l’espace de diffusion 12 La Galerie à Saint-Denis qui est un espace clé de la scène arts visuels de l’île, peux-tu nous en dire plus ?

EDO
Constellation est une association qui a été créée par Camille Touzé et Anne Fournier. Aujourd’hui, elle est composée de Clément Striano, scénographe et directeur artistique, tandis qu’Isabelle Wan-Hoï en assure la présidence. La Paulinette et Jessalyne sont salariées et coordonnent les deux centres aérés qui permettent de générer une partie des fonds qui financent les activités artistiques de l’association, notamment via 12 La Galerie.
Pour ma part, je suis artiste associée et membre du conseil d’administration. L’association m’accompagne dans le développement de mes projets artistiques et met à ma disposition un espace de production, l’atelier de Sainte-Clotilde. En retour, je participe aux montages d’expositions et contribue, auprès d’autres artistes, à faire vivre la galerie à travers la présentation de mes travaux.

The Saturn Venus Making a Nude, 2020
Dessin numérique et sérigraphie sur papier, 29,7 x 21 cm.
Human After All, 2021
Dessin numérique, 40 x 35 cm.
Can Can Can I Drink your Blood ?, 2021
Dessin numérique, 30 x 30 cm.

  1. Institut de l’image de l’océan indien situé au Port, La Réunion
  2. Événement d’art contemporain organisé à La Réunion par l’association Cheminement(s) entre 2006 et 2014
  3. Constellation est une association réunionnaise dédiée à l’accompagnement et à la production de la jeune création contemporaine, qui soutient les artistes dans leurs projets tout en portant et animant 12 La Galerie, un espace d’exposition situé à Saint-Denis.
  4. Donna Haraway, Manifeste cyborg, 1985 publié dans Radical Society
  5. Masamune Shirow, Ghost in the Shell, éditions Kodansha, 1989-1991
  6. Yukito Kishiro, Gunnm, éditions Shueisha, 1990-1995
  7. Lars Lundström, Äkta människor (titre original), 2012-2014
  8. Traduction créole de queerness
  9. Exposition individuelle For Zita with Love, commissariat Clément Striano, 12 La Galerie, Saint-Denis, La Réunion
  10. Kali est une déesse majeure de l’hindouisme, souvent associée à la destruction, au temps, à la transformation et à la libération spirituelle. Elle incarne surtout une force de transformation profonde : elle détruit l’illusion, l’ego et les forces négatives pour permettre un renouveau.
  11. Zeta Reticuli est un système stellaire réel situé à environ 39 années-lumière de la Terre, dans la constellation de la Réticule. Dans l’ufologie, il est devenu célèbre car il a été associé à des récits d’enlèvements extraterrestres, notamment à partir du cas Betty et Barney Hill dans les années 1960 aux États-Unis
  12. Alé rod zerb : « Aller ramasser des herbes ».
  13. Ti marmay yab : « petite fille créole blanche », originellement des hauts.
  14. littéralement « une fille de la cour ».