Mounir Allaoui

MÀJ. 22.11.2023

Mounir Allaoui est plasticien, vidéaste et chercheur. Il mène un travail entremêlant voyages, recherche, anthropologie et images en mouvement, et produit des œuvres plus sensibles à la présence des corps, au son des voix et à l’inscription des figures dans l’espace qu’aux récits en eux-mêmes.
L’artiste filme en caméra ouverte sur le monde. Un monde à la fois domestique et solitaire, comme enclin à la rencontre au travers de larges horizons. De ses captures, il opère ensuite par retrait de tout élément de spectacle, de document ou de fiction risquant à tout moment d’enfermer l’image dans le discours.
Ce que Mounir Allaoui investigue, c’est plutôt ce qui reste de l’image lorsqu’elle s’énonce non-témoin, non-récit, lorsqu’on l’aborde depuis sa dimension « méta », à la fois en dedans et en dehors d’elle-même. Lorsqu’elle se délite dans l’errance et se dilue sur elle-même pour s’affirmer « seulement » image.
À l’origine des gestes vidéographiques de l’artiste : la sensation, celle de l’espace et du temps traversés par la « chair du visible* », quelque chose d’à la fois palpable et évanescent, de non verbal, qui crée l’intrigue…

Leïla Quillacq
*Pour reprendre les termes de Maurice Merleau-Ponty dans Le Visible et l’Invisible, 1988.

ENTRETIEN

Extrait d’entretien avec Mounir Allaoui, 2022
Réalisation © Vincent Rauel

META-IMAGES

Mhaza Kungumanga

Tension dramatique par le son sur gouttes d’eau
Paysages défilants
Pêche de fortune et images volées
Depuis où ?
La terrasse d’une médina endormie peut-être
Récits d’amours et de mauvais génie
Des voix se superposent
Des mains racontent
Des regards tout autour cherchent le fin mot de l’histoire
Le conte se heurte au documentaire
La fiction narrative dégringole dans l’espace-temps de la capture
De l’instant T
Du non-évènement
Du discours politique, prétexte à
Qui dérive dans des bateaux vides
Et se heurte au ponton
Celui des promesses, et autres projets piratés par le vol d’une mouche
C’est dans les faux-raccords alors que s’ouvre l’imaginaire
Celui d’un monde qui s’invente peut-être là
Dans les vides, les silences et les flous,
Dans la peau de l’image.

Leïla Quillacq, 2023.

CITATION DE L'ARTISTE

« Bêêêêê ! »
« Je cite Heidegger qui imite l’expression du mouton, pour signifier que l’on n’est pas plus avancé quand on dit que l’art est une expression. La notion d’art est très subjective, pourrait-on dire sans Heidegger. Quand on parle du travail d’un comptable, par exemple : on sait ce qu’il fait, on pourrait le décrire, c’est facile. On aura en revanche toujours un doute sur le statut d’un artiste et sur la valeur objective de son œuvre. L’instabilité du statut de ce qui fait art n’est pas seulement due au fait qu’individuellement des personnes peuvent trouver que c’est vague, que le ressenti face à l’œuvre est propre à chacun. L’art lui-même n’est pas catégorisable et il ne crée pas de catégories. Les critères pour déterminer ce qui fait art ne sont inscriptibles nulle part. Cette sorte de conflit des facultés face à l’œuvre, où l’on ne sait pas trop délimiter ce qui est de l’ordre de l’appréciation, du ressenti intuitif ou d’un jugement aux critères objectivables… c’est ce qui fait qu’il n’y a pas de consensus quant à ce qu’il faudrait penser d’une œuvre. »

FILMOGRAPHIE

Nagisa Ōshima, Il est mort après la guerre, 1970
Kazuo Hara, Extreme private eros : love song, 1974
Wang Bing, À l’ouest des rails, 2003
Yoshiyuki Tomino, Mobile Suit Gundam, 1979 (série télévisée d’animation)
Jean-Luc Godard, Scénario du film Sauve qui peut (la vie), 1980
Jean-Luc Godard, Scénario du film Passion, 1982
Jean-Luc Godard, Ici et ailleurs, 1976

CHAMPS DE RÉFÉRENCE THÉORIQUE (XXe siècle)

La philosophie de Masakazu Nakai et la Nouvelle Vague japonaise
Le personnalisme d’Emmanuel Mounier et la Nouvelle Vague française
Martin Heidegger et les diverses critiques de sa philosophie
Les approches de Karl Marx par Michel Henry, Hannah Arendt et Jacques Ellul
Les différences entre le projet de législation sur le droit d’auteur de Jean Zay et la loi du 11 mars 1957

MOTS CLÉS

Corps
Shutaisei (subjectivité incarnée, selon la traduction de Michael Lucken)
Institution
Paysage
Chats
Déconstruction du post-colonialisme
Mouvements d’indépendance
Artiste auteur
Artiste non auteur

CITATIONS

« (…) Mais je crois que l’artiste qui fait cette œuvre, ne sait pas ce qu’il fait. Je veux dire par là : il sait ce qu’il fait physiquement, et même sa matière grise pense normalement, mais il n’est pas capable d’estimer le résultat esthétique.
Ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier c’est l’artiste qui produit, le second c’est le spectateur, et par spectateur, je n’entends pas seulement le contemporain, mais j’entends toute la postérité et tous les regardeurs d’œuvres d’art qui, par leur vote, décident qu’une chose doit rester ou survivre parce qu’elle a une profondeur que l’artiste a produite, sans le savoir. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas qu’on leur dise ça. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste ».
Marcel Duchamp

« Ce qu’on a créé, ce n’est que du vent, de la merde, ce n’est que de la chiasse. Après m’être efforcé avec beaucoup de peine de produire quelque chose, cela ne m’intéresse plus. Il est détestable, celui qui se satisfait de contempler sa propre chiasse ».
Kenji Mizoguchi

BIBLIOGRAPHIE

Lao Tseu, Tao-tö king, IVe siècle av. notre ère
Pierre Ryckmans, Les propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère : traduction et commentaire du traité de Shitao, 1970
Alexandre Kojève, Esquisse d’une phénoménologie du droit, I, II et III, éditions Gallimard, 1968-1973
Pif Gadget, magazine jeunesse, éditions Vaillant
Yoshikata Yoda, Souvenirs de Kenji Mizoguchi, éditions Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1997

CITATION DE L'ARTISTE

« L’un des endroits les plus propices à penser n’est pas la promenade, mais les chiottes. Cela est dû à une ressemblance assez troublante entre la pensée et le caca. Le caca c’est un peu un équivalent matériel de la pensée. Tout comme le caca, la pensée est l’expulsion, sous forme de langage naturel, du produit de la digestion d’éléments disparates ingurgités par un être humain (ou tout animal humain ou non-humain ?). Ce qu’il y a d’intéressant avec l’art, et qui le rapproche autant du caca que de la pensée, c’est qu’il est à la fois langage et matériaux, choses disparates ramassées pour être ingurgitées dans ce processus de synthétisation et de digestion qu’est le travail matériel et spirituel de l’artiste ».

Ressources et textes critiques

Mounir Allaoui et Mhaza

Par Soeuf Elbadawi

Une succession de fondu enchainé. Un homme à la mer est filmé depuis la terrasse d’une médina endormie. Une voix de grand-mère conte l’histoire de Mhaza Kungumanga, fille mariée par inadvertance à un sera (esprit malin) dont le destin se confond avec la nuit des temps sur un archipel de lunes. Interférences sonores. Imagerie quasi impressionniste. La mer est proche. La narratrice se perd dans les flots. Et son conte n’est que fragments et murmures. Une autre voix intervient. Celle d’un Sambi transformé en charmeur de mouche (…)

Bannir le vert

Par Caroline de Fondaumière

Serait-ce le hasard ? Les films de Mounir Allaoui sont le fruit de résidences d’artiste dans des lieux forts de leur histoire et de leur valeur patrimoniale. Parcs et jardins sont le terreau d’une ample réflexion qui fournit à l’artiste un vaste champ d’investigation à la fois artistique, poétique, scientifique, historique et philosophique. Un coup de dés ? Allégorie du passage d’un monde de certitudes vers un univers d’aléatoires.

Première expo … et après ?

Par Caroline de Fondaumière

Sa passion pour le cinéma l’oriente vers une recherche plus poussée mais aussi vers l’édition d’une revue spécialisée et bien sûr vers la narration, les contes comoriens qui semblent ponctuer régulièrement sa création et alimente une démarche anthropologique.
Avec ces films, Mounir Allaoui nous offre des œuvres denses et complexes, mais une constante formelle et esthétique se dessine. Elle relève d’une philosophie orientale à la recherche d’un équilibre, l’unité du Tao ( … )