Leïla Payet

MÀJ. 27.04.2022

ESPACE DÉCO

ESPACE DÉCO

ESPACE DÉCO, 2020 - ∞
Dessins, gravures, petits objets, vase, photographies numériques.
Vues d’atelier, résidence TRAME à la Cité internationale des arts, Paris, 2020.

À la fois réserve et usine/laboratoire à fabrication d’objets, Espace déco (fabrique à objets) s’inscrit dans la continuité de ma recherche artistique et s’appuie sur deux corpus déjà existants. Les trois s’emboîtent comme des poupées russes et s’interpénètrent.
No statues/No statut (fabrique à narration), une série expérimentale débutée en 2013 et menée de Paris, puis de La Réunion, en collaboration avec Diana Madeleine, travaillant à la question du statut de l’objet d’art et de la fabrication de la culture et Tapis mendiant, mille-feuille de citations, œuvre composite et évolutive.

Le titre Espace déco n’est pas dénué d’humour et propose d’opérer des glissements de sens entre décoratif, décolonial, décorum ou comme espace déco (comme dans les magasins de bricolage). Les « butins » de la période coloniale se trouvent dans les collections des musées dits décoratifs et d’arts et de civilisations. Jalonnant le monde du design et de la « déco », n’intégrant jamais tout à fait le statut d’un Art noble. Les masques africains par exemple, les cuillères en bois, les peaux de bêtes, sont régulièrement, en fonction des modes, sources d’inspiration dans les vitrines de magasins. L’importance symbolique du trésor culturel confisqué aux colonies n’a jamais été prise en compte réellement, sa valeur « esthétique » n’a jamais réellement opéré, convaincu. Complètement décontextualisées, ces œuvres d’art sont mortes et ne peuvent plus accomplir que le statut d’ornement.

Cette mort tient en partie au fait que l’ornement est considéré comme un crime au 19e siècle, « contraire à l’homme civilisé ». Mieux, il est le « signe d’une sensualité bestiale » (Loos, Ornement et Crime, 1908). Ces jugements expulsent le décoratif du « monde de l’art », mais aussi l’esthétique comme telle, qui a souvent mauvaise presse. Propulsant ainsi l’ornement au statut de mauvais goût.

Christine Buci-Glucksmann conteste dans ses travaux ce positionnement : « (…) réduire l’ornement à un crime de lèse-modernité, c’est poser un double jugement de valeur dont les effets perdurent : “Ceci est décoratif, ornemental” et “Ceci n’est pas de l’art”. »
Le propos de la philosophe en esthétique Christine Buci-Glucksmann m’amène à chercher, à nuancer la dichotomie que nous faisons entre art décoratif, art mineur et art majeur, art noble (bon goût/mauvais goût). Le bon goût faisant autorité dans le milieu culturel, ces critères servent d’outils pour construire les critères d’un rapport de classe entre dominants et dominés, et d’apparat pour se reconnaître dans le jeu social.

C’est en voulant jouer avec les codes de ces « jugements de valeur », qui se trouvent à la racine de la « fabrication du goût » et donc de l’identité de classe, que je souhaite mettre en exergue, théoriquement et plastiquement, le projet de recherche ESPACE DÉCO.

En sachant que ces jugements existent toujours aujourd’hui et qu’ils sont imprégnés par la persistance d’une lecture bipolaire du monde, opposant Orient/Occident, Civilisés/Sauvages, Nord/Sud, Pays modernes/Pays émergents, Bon goût/Mauvais goût, À la mode/Démodé, Winner/Outsider, je crois que la déconstruction des vestiges du colonialisme procède par le démantèlement de ce type d’aprioris dans lesquels l’histoire de l’art et son milieu sont encore intriqués.

Leïla Payet


L’emprunt, l’association ou l’achat, engage celle·ux intéressé·es à respecter le processus général de mon travail, soit à ouvrir la collaboration, le dialogue et/ou à engager ensemble la réalisation d’une ou plusieurs versions reformulées, qui pourra nécessiter une nouvelle production et ce, pour chaque réactivation (il s’agit d’un protocole dont le processus est sans fin, il est lieu d’accueil à la co-réalisation et à la ré-appropriation post-mortem).