Leïla Payet

MÀJ. 11.08.2026

« Que peuvent bien avoir en commun un “kit de tétons pour braille”, des petites murailles en carrés de sucre et un film mettant en scène la fuite et les tourments d’une femme créole dans le paysage paisible d’un bord de rivière ? De prime abord, le travail de Leïla Payet paraît insaisissable, indescriptible. On ne peut réellement le cerner. Fait d’une grande diversité de formes et de questionnements, chaotique et complexe, il est à l’image de l’artiste, le fruit de rebonds incessants, marqueurs de son extrême perméabilité au monde et de sa nébulosité. Son travail doit se lire comme le dépliement d’une pensée (plastique) en mouvement, il se développe en strates, des travaux de performance jusqu’aux projets de recherche sur la fabrication de la culture et de ses récits. De l’expérience solitaire à la grande danse de la vie. Mais pour l’analyser, on doit d’abord se forcer à éliminer toutes tentatives de généralités pour l’aborder en fragments épars. Son œuvre sibylline se révèle alors être une “construction” dans laquelle les productions ne cessent d’interroger et de renégocier les relations de l’art à la société. »

Diana Madeleine, Elle est une île : indicible et invisible — Langage et espace dans l’œuvre de Leïla Payet, 2023

ÉCRITS DE L'ARTISTE

Définition

« Lildianoséani » ou « L’îledianocéanie » (formés de la contraction du mot île et indianocéanie) est une géographie archipélique spéculative qui ne se définit plus par ce qui la sépare, mais par tout ce qui la traverse, s’y dépose, s’en échappe et la transforme. La relation intime entre la forme, l’île et sa contre-forme, l’océan et vice versa, exécute une danse du vivant qui réinvente sa survie à travers un imaginaire constamment renouvelé : la créolisation.
L’île n’est plus définie par sa limite terrestre ou celle de son océan, mais par l’interaction entre eux deux qui opère par sédimentation, par circulation et par réactivation. Les récits ici ne tiennent qu’en plongeant dans l’inconnu d’une altérité radicale, à dévoiler.

Depuis 2008, je m’intéresse à la société à laquelle j’appartiens : l’île de La Réunion, territoire colonisé par défaut, puis par affection et issu des migrations, des fuites, des exils et finalement des intérêts économiques. La situation géographique et historique de l’île a fait d’elle d’abord un territoire physique façonné par la mer. Elle est à la fois un port, un lieu d’attente, un second choix, une zone de repli, une gare, une prison, un espace de stationnement, un garde-manger, un lieu de passage, une belle maîtresse. Ces différents changements d’états ont rendu le territoire particulièrement « liquide », c’est-à-dire propice au changement continu. Mon postulat en tant qu’artiste est de penser que si le territoire physique a été façonné par l’eau, le territoire psychique, c’est-à-dire la mémoire, l’est tout autant. Ainsi, mon corpus d’œuvres tente d’appréhender le « processus de créolisation » vu à travers le concept de « l’état liquide » défini par Deleuze. Cela consiste à faire un aller-retour entre la définition de ce processus de l’être par l’image, la pensée, et la création d’un récit expérimental plastique protéiforme, travaillé par le rêve permanent, tentant de rejoindre l’universelle variation…

L’eau comme support de pensée et de création

L’eau, convoquée à la fois comme image et comme méthode, ouvre une démarche où les mouvements de dépôt, de disparition, de retour et de transformation structurent une lecture esthétique du processus de créolisation. Dans cette perspective, la créolisation n’est pas seulement un récit à reformuler : elle devient une opération ontopolitique, qui engage les manières d’exister, de percevoir et d’habiter les mondes.
À partir d’objets, d’archives lacunaires, de fragments visuels et de récits discontinus, j’interroge la créolisation comme un processus de transformation des régimes de regard. Mon travail requalifie les formes mineures et disqualifiées : objets pauvres, décors, ornements, images vernaculaires, comme des surfaces actives où se déposent, s’effacent et se recomposent les imaginaires instituants.
Plus particulièrement, le caractère liquide de l’eau constitue une lecture du processus de créolisation, par nature traversé par une dynamique de la réinvention. Par les opérations de dépôt, d’infiltration, d’effacement et de réapparition, l’eau permet de penser la manière dont les traces s’inscrivent dans les formes, dont les mémoires reviennent par les archives, mais aussi la manière dont elles s’effacent, se déplacent et se transforment, et dont les gestes ouvrent aux corps d’autres façons d’exister.
La recherche consiste alors à revenir à la racine des récits, non pour retrouver une origine pure, mais pour débusquer les formes enfouies, déplacées ou contradictoires de nos imaginaires. L’eau, comme l’esprit du marronnage, est perçue comme une intelligence de la liberté : non seulement une stratégie de fuite, mais une manière d’organiser autrement l’existence. Mon travail éprouve les opérations plastiques, par glissement, sédimentation, réactivation, opacité et reformulation.

BIOGRAPHIE

Après l’obtention d’un DNSEP en 2009 à l’École Supérieure d’Art de La Réunion, Leïla Payet travaille en tant que chargée des collections au FRAC Réunion. Elle enchaîne ensuite des postes dans le secteur culturel à Paris et à Metz (Moselle). En 2011, son travail vidéo est sélectionné pour l’année des Outre-mer en France et exposé au FRAC Lorraine. À partir de 2014, elle porte des projets d’expositions au sein de l’association Mondes du cinéma, qu’elle co-dirige, et mène différents projets d’expositions avec l’association Le mètre carré. Après une longue résidence de recherche artistique à la galerie The Windows Paris, elle rentre à La Réunion en 2017. En 2018, son premier court métrage est sélectionné en compétition au FIFAM (Festival international du film d’Amiens) puis intègre la collection de la ville de Saint-Pierre (La Réunion). En 2019, elle est sélectionnée pour l’exposition internationale Borderline à l’île Maurice au centre d’art The Third Dot. Elle a été Lauréate TRAME 2020 à la Cité internationale de Paris. Depuis 2021, elle est directrice artistique de l’image et des ressources numériques pour Lalanbik - centre de développement chorégraphique national - océan Indien où elle a notamment programmé et accompagné plusieurs cycles de projections, dont des kits curatoriaux pour le pôle médiation de Lalanbik et expositions pour le festival SOUFFLE o.I.
Projections de l’œuvre de Marine Chesnais avec une création sonore de Mélanie Badal en collaboration avec l’ONG Globice ; programmation de performances des étudiantes de l’ESA Réunion sur le geste océan Indien en première partie des spectacles au Théâtre de Pierrefonds — Saint-Pierre ; direction de la saison 1 - Ocean Moves ; accompagnement d’Abel Techer pour l’installation vidéo Percer le ciel, les jardins ont une fuite réalisée dans le cadre du programme Mondes nouveaux, au Théâtre de Pierrefonds - Saint-Pierre ; commissariat pour l’Année du doc 2023 « Des regards sur la danse » à La Réunion, en collaboration avec le Ministère de la culture, comprenant un cycle de projection d’archives de la cinémathèque de la danse (TROIS ÂMES VIVANTES) à l’ESA Réunion ; programmation de projections en 2024 et 2025 des films Women beyond Bollywood, OBSESSED WITH LIGHT ; conception et mise en œuvre des Biotopes chorégraphiques (ronkozé et projections), Exotisation des corps, Vibration Malagasy, Nuances de bals, Recolorer les corps, et de l’exposition collaborative Mouvman avec l’ESA Réunion et le centre de ressource Pierre Macquart.

Elle continue parallèlement sa production plastique et son travail de recherche en tant qu’artiste associée au Laboratoire Arts Paysages et Insularité de l’École Supérieure d’Arts de La Réunion. Son projet de recherche Espace Déco a reçu le Label de la fondation de la mémoire pour l’esclavage en 2021.

MOTS CLÉS

Relations
Interactions
Vivants
Non-vivant
Nous
Archives
Citation
Découpage-Collage
Composition
Cuisine
Mille-feuille
Processus
Reformulation
Activation-Réactivation
Créolisation

CHAMPS DE RÉFÉRENCE

Donna J. Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016
Vinciane Despret
André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, tomes I & II, éditions Albin Michel, 1964-1965
Umberto Eco, L’Œuvre ouverte, éditions du Seuil, 1965
Henri Laborit, Éloge de la fuite, éditions Robert Laffont, 1976
Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, Paris, Ministère de la culture, 2018
Isabel Hofmeyr, Dockside Reading: Hydrocolonialism and the Custom House, Duke University Press, 2022
Homi K. Bhabha, The Location of Culture, éditions Routledge, 1994 (notion du « Third Space »)
Christian Ghasarian
Jacques Rancière, Partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique éditions, 2000
Hartman, Saidiya, « Venus in Two Acts », Small Axe: A Caribbean Journal of Criticism, vol. 12, n°2, 2008
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, éditions Réclame, 1950
Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Gallimard, 1990 | Le Tout-Monde, Gallimard, 1997

Christine Buci-Glucksmann
Annie Le Brun
André Malraux, Le Musée imaginaire, éditions Albert Skira, 1947
Gilles Deleuze

« Lyonel Trouillot, l’histoire haïtienne sur le bout de la langue », Le Cours de l’histoire, France Culture, 21 avril 2026

Maya Deren
Chris Marker, Alain Resnais et Ghislain Cloquet, Les statues meurent aussi, 1953.
Joris Lacoste / Encyclopédie de la parole.
Trinh T. Minh-ha, Reassemblage: From the Firelight to the Screen, 1982
Antonio Gallego

MON MÉMÉ-MUZE

PROTOCOLE D'ACQUISITION

L’emprunt, l’association ou l’achat, engage celle·ux intéressé·es à respecter le processus général de mon travail, soit à ouvrir la collaboration, le dialogue et/ou à engager ensemble la réalisation d’une ou plusieurs versions reformulées, qui pourra nécessiter une nouvelle production et ce, pour chaque réactivation (il s’agit d’un protocole dont le processus est sans fin, il est lieu d’accueil à la co-réalisation et à la ré-appropriation post-mortem).