Leïla Payet

MÀJ. 11.08.2026

Espace déco

Corpus ESPACE DÉCO, 2020 - ∞

« À partir d’objets, d’archives lacunaires, de fragments visuels et de récits discontinus, Leïla Payet interroge la créolisation comme un processus de transformation des régimes de regard. Son travail requalifie les formes mineures et disqualifiées : objets pauvres, décors, ornements, images vernaculaires, comme des surfaces actives où se déposent, s’effacent et se recomposent les imaginaires instituants. »

Leïla Payet


Contre-vues créolisées
Vue d’atelier résidence Trame — Espace déco
Masque Dogocilaos

CONTRE-VUES CRÉOLISÉES

Contre-vues créolisées — Collection permanente du Grand Palais, 2019 - ∞
Montage, dessin et colorisation numérique sur photographies numériques (prises de vue de la collection permanente du Grand Palais, Réunion des musées nationaux, en juin 2014), dimensions variables.

Main mortuaire — Ravel — Porte cacahuètes
Pied mortuaire de Louis XIV — Vase à lys
Gisant d’Isabeau de Bavière, femme de Charles VI — Haut relief de chambre
Masque mortuaire de Napoléon — Haut relief de salon

Contre-vues créolisées — Collection permanente du Quai Branly, 2022 - ∞
Montage, dessin et colorisation numérique sur photographies numériques
(prises de vue de la collection permanente du Quai Branly en juin 2014),
dimensions variables.

Bringèl èk papai
Babafig
Bouboul
Jako
Laboulet
Tikabri
Tikaniki
Zanimo
Tronkoko
Zandet
Zenaba
Guji

VUES D'ATELIER RÉSIDENCE TRAME — ESPACE DÉCO

Vues d’atelier résidence Trame — Espace déco, 2020
Installation, dessins, gravures, vase, objets divers.
Atelier ouvert, résidence Trame à la Cité internationale des arts, Paris, 2020.



MASQUE DOGOCILAOS

Masque dogocilaos, 2019
Broderie de Cilaos sur capsules aluminium par Marie Thérèse Sery - Artisane.


« À la fois réserve et usine/laboratoire à fabrication d’objets, Espace déco (fabrique à objets) s’inscrit dans la continuité de ma recherche artistique et s’appuie sur deux corpus déjà existants. Les trois s’emboîtent comme des poupées russes et s’interpénètrent.

No statues/No statut (fabrique à narration), une série expérimentale débutée en 2013 et menée de Paris, puis de La Réunion, en collaboration avec Diana Madeleine, travaillant à la question du statut de l’objet d’art et de la fabrication de la culture et Tapis mendiant, mille-feuille de citations, œuvre composite et évolutive.

Le titre Espace déco n’est pas dénué d’humour et propose d’opérer des glissements de sens entre décoratif, décolonial, décorum ou comme espace déco (comme dans les magasins de bricolage). Les « butins » de la période coloniale se trouvent dans les collections des musées dits décoratifs et d’arts et de civilisations. Jalonnant le monde du design et de la « déco », n’intégrant jamais tout à fait le statut d’un Art noble. Les masques africains par exemple, les cuillères en bois, les peaux de bêtes, sont régulièrement, en fonction des modes, sources d’inspiration dans les vitrines de magasins. L’importance symbolique du trésor culturel confisqué aux colonies n’a jamais été prise en compte réellement, sa valeur « esthétique » n’a jamais réellement opéré, convaincu. Complètement décontextualisées, ces œuvres d’art sont mortes et ne peuvent plus accomplir que le statut d’ornement.
Cette mort tient en partie au fait que l’ornement est considéré comme un crime au 19e siècle, « contraire à l’homme civilisé ». Mieux, il est le « signe d’une sensualité bestiale » (Loos, Ornement et Crime, 1908). Ces jugements expulsent le décoratif du « monde de l’art », mais aussi l’esthétique comme telle, qui a souvent mauvaise presse. Propulsant ainsi l’ornement au statut de mauvais goût.

Christine Buci-Glucksmann conteste dans ses travaux ce positionnement : « (…) réduire l’ornement à un crime de lèse-modernité, c’est poser un double jugement de valeur dont les effets perdurent : “ Ceci est décoratif, ornemental ” et “Ceci n’est pas de l’art”. »

Le propos de la philosophe en esthétique Christine Buci-Glucksmann m’amène à chercher, à nuancer la dichotomie que nous faisons entre art décoratif, art mineur et art majeur, art noble (bon goût/mauvais goût). Le bon goût faisant autorité dans le milieu culturel, ces critères servent d’outils pour construire les critères d’un rapport de classe entre dominants et dominés, et d’apparat pour se reconnaître dans le jeu social.
C’est en voulant jouer avec les codes de ces ” jugements de valeur “, qui se trouvent à la racine de la “ fabrication du goût ” et donc de l’identité de classe, que je souhaite mettre en exergue, théoriquement et plastiquement, le projet de recherche ESPACE DÉCO.

En sachant que ces jugements existent toujours aujourd’hui et qu’ils sont imprégnés par la persistance d’une lecture bipolaire du monde, opposant Orient/Occident, Civilisés/Sauvages, Nord/Sud, Pays modernes/Pays émergents, Bon goût/Mauvais goût, À la mode/Démodé, Winner/Outsider, je crois que la déconstruction des vestiges du colonialisme procède par le démantèlement de ce type d’aprioris dans lesquels l’histoire de l’art et son milieu sont encore intriqués. »

Leïla Payet


« (…) Le mouvement de la négritude a fortement nourri ce pan du travail1 tout comme il a révélé en creux un manque crucial de littérature (visible) pour l’espace indo-océanique. Une plongée dans l’odyssée réunionnaise débute alors avec la découverte du roman colonial Ulysse, Cafre publié en 1924. Le roman de Marius-Ary Leblond lui permet de s’interroger sur son histoire et plus généralement de sonder les soubassements de l’imaginaire colonial. Le récit devient alors un enjeu clé du travail de celle qui tente au fond de « travailler l’opacité » en juxtaposant les narrations. Cette façon de soulever les couches, dans une forme ouverte et plurielle, est symptomatique de son dernier projet intitulé Espace déco, montré à l’Atelier W à Pantin en 2022 sous le titre Créolisation je glisse ton nom : « Espace déco » comme décoratif, décolonial, décorum ou comme espace déco (comme dans les magasins de bricolage).
L’exposition, en se préoccupant de la créolisation comme processus de reformulation constante, articule dans un espace non figé des productions toutes conçues à partir de reproductions qu’on peut aisément faire glisser dans l’espace. Que ce soit par des copies d’objets d’art antiques revisités (urne mortuaire gallo-romaine ou amphore) ou par des images d’œuvres, l’artiste s’attache, dans le prolongement de ses recherches sur l’art « primitif africain », à regarder une culture matérielle riche, et parfois sous-estimée, qualifiée elle aussi d’art primitif et désignant des biens de périodes et d’aires géographiques éloignées (du Paléolithique au Moyen Âge). Dans ces conditions, que peut bien signifier le terme primitif ? Il renvoie pour Leïla Payet à « l’enfance de l’art », entendue comme acte de création. Les objets d’art appartiennent à une même et grande famille qu’on a à cœur de diviser, comme les hommes et les femmes. En mixant les apports et en confrontant des objets qui ont façonné des mythologies, elle entend faire basculer le terme créole du côté de son origine latine criar (élever, nourrir un enfant ou un animal), soit créer. « Nous sommes tous·tes créoles », dit l’artiste. Car créer est la condition de la survie. « Rev ou Krev. » Un mot d’ordre lourd de sens au regard de sa trajectoire personnelle. Elle pour qui le rêve fut la seule subsistance. Toute sa production est un continuum, l’écho d’une activité vitale qui pose au centre la seule véritable question : qu’avons-nous de commun dans la diversité ? »

Diana Madeleine
Extrait de Elle est une île : indicible et invisible, 2023
Lire le texte complet


« L’emprunt, l’association ou l’achat, engage celle·ux intéressé·es à respecter le processus général de mon travail, soit à ouvrir la collaboration, le dialogue et/ou à engager ensemble la réalisation d’une ou plusieurs versions reformulées, qui pourra nécessiter une nouvelle production et ce, pour chaque réactivation (il s’agit d’un protocole dont le processus est sans fin, il est lieu d’accueil à la co-réalisation et à la ré-appropriation post-mortem). »

  1. Nota bene : l’autrice fait ici référence au corpus Tapis mendiant